Le terminal de Gemalink au sein du port de Cai Mep au Vietnam. ©Gemalink

Si le centre de gravité de la production mondiale s’est déporté vers la Chine, les pays voisins, à commencer par le Vietnam, sont devenus un eldorado pour les importateurs soucieux de diversifier leur sourcing chinois. Or, le nearshoring a ses limites car les fournisseurs asiatiques dépendent de leur grand voisin pour les matières premières. La dernière vague épidémique en Chine a ravivé la volonté de découplage de l'Occident. 

La première et véritable victime des confinements en Chine n’est pas celle à laquelle on pense de prime abord. Le fonctionnement au ralenti de la seconde puissance économique mondiale impacte d’abord et avant tout les échanges intra-asiatiques, entre la Chine et ses principaux fournisseurs asiatiques. Les pays qui composent cette route – le Vietnam, la Malaisie, Taïwan, le Japon, la Corée, l'Indonésie et le Cambodge – attendent les matières premières nécessaires à la fabrication des biens de consommation. 

Le centre de gravité de la production mondiale, qui s’est déporté vers la Chine, a ruisselé ces dernières années sur les pays voisins, devenus une arrière-cour pour les importateurs soucieux de diversifier leur production en dehors de la Chine. La migration de l'industrie manufacturière, dont le secteur de l'habillement est le fer de lance, est enclenchée depuis plusieurs années mais s’est accélérée plus récemment. C’est particulièrement flagrant dans les données douanières d’avril. Le taux de croissance des exportations chinoises vers les États-Unis et l'Union européenne (en valeur) a glissé à 9,4 % et 7,1 %, par rapport aux niveaux à deux chiffres enregistrés les précédentes années. En comparaison, le Vietnam a vu ses exportations augmenter de plus de 30 % vers ces deux destinations. 

Benoit Klein, Gemalink : « Le Vietnam est conscient de son rôle dans la diversification du sourcing »

Les pays asiatiques, arrière-pays de la Chine 

Or, ce n’est manifestement pas suffisant pour s’affranchir de la dépendance chinoise. Pour de nombreux produits, les usines d'autres pays utilisent toujours des composants et des matières premières provenant de Chine, malgré la migration de l'assemblage final. Ainsi, le géant asiatique est-il le plus grand fournisseur de produits intermédiaires du Vietnam, représentant près d'un tiers des importations vietnamiennes dans le secteur manufacturier. 

Dans l’électronique, les exportations chinoises vers les États-Unis ont notamment baissé de 10 % entre 2018 et 2021, en grande partie récupérée par le Vietnam, mais uniquement pour la partie la plus basse de la chaîne de valeur.  Environ 7 % des commandes chinoises de meubles ont été perdues au profit de pays comme le Vietnam entre septembre 2021 et mars 2022, ainsi que 5 % pour les produits textiles et 2 % pour l'électronique, selon une estimation d'Everbright Securities.

Par rapport au volume de production global de la Chine, le transfert vers l'Asie du Sud-Est reste toutefois négligeable. Selon les données les plus récentes de la Banque mondiale, la part de la Chine dans l'industrie manufacturière mondiale est de 30 % contre 5 % pour l'Asie du Sud-Est.

Toutefois, un mouvement est bel et bien amorcé. Le seul cas d'Apple, qui dépend fortement de l'écosystème manufacturier asiatique, est emblématique. Entre 2019 et 2021, le fabricant américain d'iPhone a diminué le nombre de ses sites de fabrication en Chine continentale de 48 à 42 %. La majeure partie de cette diminution est due au transfert des fabrications à forte intensité de main-d'œuvre vers le Vietnam. A contrario, depuis l'année dernière, il a ajouté 14 nouveaux fournisseurs chinois spécialisés dans les composants optiques, les capteurs et les connecteurs. Des productions à plus forte valeur ajoutée donc.

Pierre Cariou : « La ligne régulière relève de plus en plus du transport à la demande »

Nouvelle migration de la chaîne d'approvisionnement ?

La dernière vague épidémique en Chine, qui a perturbé la production, étouffé la consommation et freiné les investissements, ont ravivé les inquiétudes concernant la « dépendance à une source unique ». L'évolution de la structure des échanges et des flux de marchandises, motivée par la pandémie en Chine et la volonté de découplage de l'Occident, devrait accélerer les réflexions en cours sur un changement de modèle.

Une enquête menée par la Chambre de commerce européenne en Chine a révélé que l'escalade des restrictions sanitaires en Chine depuis mars avait conduit nombre de ses adhérents à étudier des marchés alternatifs dans lesquels investir. Près d'un quart des sondés envisageaient de transférer leurs investissements hors de Chine, soit plus du double du niveau enregistré au début de l'année.

Plébiscite en faveur des 7 000 EVP

Nouvelle organisation logistique

Pendant des décennies, l’organisation logistique a été axée sur la réduction des coûts. La fabrication était confiée à des fournisseurs spécialisés, idéalement dans des pays où la main-d'œuvre était moins chère. Les entreprises conservaient des stocks minimaux et utilisaient des contrats à court terme pour être aussi flexibles que possible.

Avec la crise sanitaire, les faiblesses du « juste à temps » sont devenues criantes si bien que les responsables logistiques cherchent désormais à avoir une vision plus claire de tous les fournisseurs de la chaîne et basculent vers un modèle en « juste au cas où ». Le coût reste un facteur clé, mais la qualité et la disponibilité des produits priment autant. Emblématiques, Walmart, Boeing et Ford font partie de ceux qui se tournent désormais vers des sites plus proches de leur marché national.

Le Mexique serait aussi l'un des principaux bénéficiaires du nearshoring (qui consiste à délocaliser ou à rapatrier une activité économique dans une autre région du même pays ou dans un pays proche) initiées par les grandes entreprises américaines. Selon les données de la société spécialisée dans les logiciels pour la gestion des achats, Jaggaer, les fabricants américains ont sollicité, pour des produits chimiques et des matériaux de construction, des fournisseurs mexicains six fois plus en 2021 qu'en 2020. Dans le même temps, le nombre de fournisseurs chinois ayant reçu des offres d'achat a diminué de 9 % en 2021. Jaggaer s'est appuyé sur les données des 30 plus gros fabricants américains dont le chiffre d'affaires annuel moyen est supérieur à 30 Md$.

Les ports et l'activité manufacturière sanctionnés par les confinements en Chine

Pare-feux étatiques

Dans le même temps, certains États, à l’instar de l’Union européenne et des États-Unis, envisagent des systèmes d’alerte précoce pour prévenir les pénuries de composants stratégiques comme les semi-conducteurs, qui ont touché tous les secteurs, de la production aux voitures en passant par les consoles de jeux vidéo. L’administration de Joe Biden va plus loin encore. Lors d'un récent sommet bilatéral, elle a clairement indiqué qu'elle souhaitait que l'Association des nations de l'Asie du Sud-Est se substitue aux chaînes d'approvisionnement chinoises et s’est déclaré disposée à « un transfert de technologie lorsque cela s'avérerait nécessaire ».

Quoi qu’il en soit, le conteneur devrait ressortir gagnant. S’il n'y avait auparavant qu'un seul déplacement de la Chine vers les États-Unis, il y a maintenant des mouvements de la Chine vers le Vietnam avec les composants et du Vietnam vers les États-Unis avec le produit final. Les transporteurs qui investissent actuellement dans les navires de plus petite taille – incroyable renaissance des 7 000 EVP – ne s’y sont pas trompés.

Adeline Descamps