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Croisières suspendues, départs déprogrammés, escales annulées, séjours abrégés, paquebots repositionnés… Depuis le début de l’année, aux États-Unis, en Asie ou en Europe, le secteur de la croisière a continué de ferrailler avec le virus. Ces faux départs n’aident pas les paquebots à restaurer leurs coefficients de remplissage d’avant-crise, alors qu’entrent en service les plus grands navires jamais construits. 

À bas bruit, sans attaquer le marché sabre au clair, mais plutôt façon moderato cantabile, le secteur de la croisière a repris partiellement le(s) service(s). Après avoir radicalement disparu des océans et des mers pendant près de deux ans et opéré un redémarrage poussif avec des retours indécis en mode « stop and go » et impression flottante. 

Plus de trois ans après la suspension volontaire et unilatérale des croisières, annoncée en mars 2020 par l'Association internationale des compagnies de croisières (Clia), principale porte-voix de l'industrie mondiale des croisières, les paquebots ne saturent pas vraiment l’espace médiatique. Depuis le début de l’année, c’est surtout la faillite de Genting Hong Kong, le propriétaire des compagnies de croisières Star Cruises, Dream Cruises et de Crystal Cruises, qui a occupé le devant de la scène.

À la fin du mois de mars, environ 70 % de la capacité de la flotte de croisière était active. Mais le secteur navigue encore difficilement. La hausse des infections au terrible Covid-19 continue de ralentir la réactivation des navires. Et ce malgré les mesures sanitaires rigoureuses, les exigences en matière de vaccination et de tests pour les voyageurs et l'équipage, les plans d'urgence stricts, et autres contraintes qui ne permettent pas aux compagnies d’offrir « la meilleure expérience », sur laquelle est basée toute la promesse marketing de leurs hôtels flottants.

Paquebot maudit

Le dernier événement en date vient encore le rappeler. Le Ruby Princess, paquebot de Princess Cruises (groupe Carnival), a déclaré 253 cas positif au cours des cinq dernières semaines, selon les calculs du Washington Post, qui s’est basé sur les rapports adressés par la compagnies aux Centres américains de contrôle et de prévention des maladies (CDC, Centers for Disease Control and Prevention). 

Le navire (capacité de 3 080 passagers et de 1 200 membres d'équipage) a accosté à San Francisco le 23 avril avec 35 cas à bord tandis qu’il avait auparavant signalé 143 tests positifs au retour d'une croisière de deux semaines à Hawaï, début avril, et 73 autres cas fin mars, à son arrivée à San Francisco Le navire est plutôt maudit. De mémoire de coronavirus, au pic de la pandémie, les autorités sanitaires australiennes l’avaient rendu responsable de 800 contaminations alors que 170 personnes positives avaient été autorisées à débarquer (à la responsabilité privée-publique partagée en l’occurrence).

56 navires sous surveillance 

Actuellement, sur les 98 navires de croisière participant au programme de suivi (non contraignant) des CDC américains, 56 d’entre eux sont sous surveillance (statut orange). Vingt autres ont récemment signalé des cas, tandis que 21 sont indemnes de toutes traces de virus.

Cinq des unités de la compagnie Princess ont été placées sous observation (orange) alors que la compagnie s’apprête seulement à remettre en service son deuxième navire de l’année (et le dixième en tout sur une flotte qui en compte 14). Les quatre derniers doivent être réa

Depuis janvier, Royal Caribbean, marque du groupe du même nom, croise également le fer avec Omicron. L’année avait à peine consommé quelque jours que la compagnie devait envisager la suspension temporaire de ses opérations sur trois de ses navires au départ de la Floride et l’ajournement d’un quatrième.

Le Symphony of the Seas amputé de trois semaines de navigation

Norwegian Cruise Line l’avait précédé d’une semaine dans les annonces de suspensions, retards et ajustements d’itinéraires. Son navire amiral, le Symphony of the Seas, l’un des plus grands au monde, n’a pas pu assurer trois semaines de croisière en janvier. Tout comme les sisterships Jewel of the Seas, qui opérait depuis Port Everglades, et le Serenade of the Seas, depuis Tampa. Il était prévu que ce dernier ne redémarre que ces jours-ci. 

En Asie, elle a également dû annuler l’emblématique séjour « vers nulle part » depuis Hong Kong pour se conformer aux nouvelles restrictions de voyage de la Cité-État. Depuis la reprise des croisières aux États-Unis en juin 2021, sur les 1,1 million de passagers, 1 745 ont été testés positives, « soit un taux de positivité de 0,02 % », a indiqué la société dans une note en date du 30 décembre. Norwegian Cruise Line a également dû annuler certaines traversées des Norwegian Pearl et Norwegian Getaway, tandis que les départs de six autres navires ont été reportées entre fin février et avril.  

Envoi à la casse

Les croisiéristes européens n’échappent pas non plus à la malédiction. Aida, La filiale allemande de la compagnie italienne Costa Croisières (groupe Carnival) a dû mettre un terme inopiné à la croisière du AIDANova (Gran Canaria, Tenerife, Fuerteventura et Lanzarote) en janvier après la découverte d’un cluster au sein de l'équipage. Le navire (au GNL) venait à peine de se réconcilier avec la mer, le dixième de la marque à reprendre son emploi.  

Ces faux départs n’aident pas l’industrie de la croisière dont les coefficients de remplissage pour les traversées du premier semestre 2022 ont été pour la plupart inférieures aux niveaux historiques.  

Et manifestement, l’envoi à la casse reste d’actualité. Carnival Cruise Line a annoncé durant le premier trimestre son intention de se séparer d’ici la fin de l’année de deux de ses doyens, les Carnival Ecstasy et Carnival Sensation, alors qu’ils devaient reprendre du service en mars. Les atermoiements de l’Australie, où la croisière n’est toujours pas autorisée, ont fini par les condamner.

Las d’attendre, les Carnival Spirit et Carnival Splendor ont été pour leur part repositionnés en Amérique du Nord, ses traversées australiennes étant annulées jusqu'en octobre 2023 pour le premier et jusqu'à la fin septembre 2022 pour le second.  

L’Australie et la Chine, toujours fermés

L'Australie et la Chine restent les seuls grands marchés internationaux de la croisière à être suspendus. L'Europe et l'Amérique du Nord ont rouvert leurs portes aux croisières dès 2021. Selon la Clia, l’Australie ne lèvera pas les verrous avant mai ou juin 2022. Ce sera alors soit l'hiver et les compagnies auront fait l’impasse sur la saison estivale. La plus exposée au marché australien, P&O Australia (groupe Carnival) a été contrainte d’actualiser sa flotte en conséquence en vendant trois unités basées en Australie.

Cette reprise à tâtons de plus en plus réglementée n’offre pas non plus l’environnement d’exploitation idéal aux grands paquebots de croisière qui entrent en service quelques mois après leur livraison  

Le Wonder of the Seas, qui, avec ses 236 857 tpl, 6 988 passagers, en plus des 2 300 membres d'équipage, et ses 362 m de long, est actuellement considéré comme le plus grand paquebot jamais construit. Il a entrepris le 4 mars son voyage inaugural au départ de Port Everglades, en Floride, plus de trois mois après avoir quitté les Chantiers de l'Atlantique et deux ans et trois mois de construction. Il naviguera dans les Caraïbes pendant quelques semaines avant d'être repositionné en Méditerranée pour l'été et de commencer un service à l'année au départ de Port Canaveral en novembre 2022. 

A quand les protocoles simplifiés

De façon quasi-simultanée, Costa Cruises a présenté son deuxième paquebot au GNL pour Costa après le Costa Smeralda et troisième avec celui de Aida. Avec ses 185 010 tpl et sa capacité d’accueil de 6 730 passagers (1 646 membres d'équipage), le Costa Toscana est légèrement plus grand que son ainé. Le nouveau fleuron a effectué son premier départ depuis Savone en Italie le 5 mars alors qu’il avait été livré par les chantiers finlandais Meyer Turku en décembre 2021. 

Mario Zanetti, président de Costa Cruises, espère que d’ici l'été 2022, l'ensemble de sa flotte, soit 12 navires, voguera « avec des protocoles de santé simplifiés qui permettront aux passagers de profiter pleinement des expériences à bord et à terre ».  

D’ici 2023, retour à la jauge de 2019 ?

Hors circonstances exceptionnelles, les compagnies s’attendent quasiment toutes à ce que leur flotte soit de nouveau en service d'ici cet été. Elles projettent d’ailleurs toutes de retrouver avant 2023 un flux de trésorerie positif et leur niveau de rentabilité ante-covidien.

« D’ici 2023, la croisière devrait retrouver les niveaux de 2019 puis les dépasser de 12 % en 2026 », assure Kelly Craighead, la secrétaire générale de la Clia. Elle se base sur un sondage que l’organisation professionnelle vient de réaliser. « L'intention de partir en croisière rebondit : 63 % des répondants juge "très probable" ou "probable" de partir en croisière dans les deux prochaines années. 69 % des personnes qui n'en ont jamais fait se disent prêtes à en faire », se conforte-t-elle. 

Pour stimuler l’envie d’embarquer, le porte-voix du secteur gage sur les effets positifs induits par les engagements de ses membres à opérer des croisières sans émissions de carbone d'ici 2050. Avant cela, d'ici à 2035, « tous les navires faisant escale dans des ports, où l'électricité à terre est disponible, éteindront leurs moteurs. Si le port n’est pas équipé, les navires utiliseront les technologies alternatives à faible émission de carbone. » 

Le secteur en est conscient. Une fois sorti du guet-apens Omicron et consorts, l’enjeu est bien celui de l’acceptation sociale de ses mastodontes dans les ports. C’est aussi à ce niveau que se joue son devenir. En agissant ainsi, comme le souligne Pierfrancesco Vago, président de la CLIA (MSC Cruises), « nous investissons dans notre avenir ».   

Adeline Descamps