Conteneurs en transbordement à Hambourg ©HHM/Michael Lindner

Des protestations se manifestent dans plusieurs ports dans le monde, entretenant l’incertitude sur les chaînes d’approvisionnement mondiales. Aux États-Unis, les négociations se déroulent parallèlement à des perturbations chez les cheminots et les transporteurs routiers. Les dockers des ports allemands ont observé un arrêt de travail la semaine dernière, le dernier d'une série de débrayages qui ont largement paralysé la manutention des marchandises. Au Royaume-Uni, un appel à manifester fin août a été lancé. 

Alors qu’ils tentent de juguler les arriérés liés à la pandémie et de venir à bout d’une congestion endémique, les ports mondiaux connaissent à divers endroits dans le monde et au même moment des mouvements sociaux. Particulièrement sensibles aux problématiques de main-d'œuvre compte tenu de leur situation, les grèves pourraient aggraver la situation déjà critique de certains ports.

Aux États-Unis, l'International Longshore and Warehouse Union (ILWU) pour les dockers et la Pacific Maritime Association (PMA) pour leurs employeurs continuent de négocier le nouveau contrat qui devait prendre le relais du précédent parvenu à échéance le 1er juillet. Mais les échanges, qui portent sur les augmentations de salaires et l'automatisation de la manutention des marchandises, n’ont pas pour l’instant débouché sur un accord. Les négociations touchent 29 ports de la côte ouest, dont les deux principales portes d’entrée du pays, Los Angeles et Long Beach, qui traitent ensemble entre 30 et 40 % (selon les sources) des importations conteneurisées.

Conteneurs : un panorama portuaire mondial en grande forme en 2021

De la mémoire

C’est dans la perspective d’un blocage contractuel, qui viendrait ajouter de la pression à des infrastructures très engorgées, qu’une partie des volumes entrant normalement par la façade ouest-américaine a été réorientée vers la côte Est. Les statistiques en attestent : les trafics de conteneurs des ports est-américains ont augmenté de 9,9 % entre janvier et mai par rapport à la même période en 2021 mais de seulement 0,4 % dans les ports ouest-américains.

Les transporteurs ont visiblement de la mémoire. Une rupture des négociations entre l'ILWU et la PMA en 2002 a paralysé pendant dix jours les 29 ports, nécessitant l’intervention du président Bush. En 2015, ils ont été congestionnés pendant près de quatre mois, suscitant l'intervention de l'administration Obama. La présidence américaine a une culture de l’ingérence dans les ports comme en témoigne la gestion de la congestion portuaire et des perturbations de la chaîne d’approvisionnement par le président Biden. Cette entremise s’est soldée par une révision de la législation réglementant le transport maritime (Shipping Act révisé).

Des tensions dans le transport ferroviaire et routier

Les négociations à fort enjeu entre les syndicats et les employeurs portuaires de la côte ouest n’est pas la seule menace pesant sur les taux d’utilisation des terminaux. Elles se déroulent alors que le conflit est latent dans les services ferroviaires à quai à Los Angeles/Long Beach et que se manifeste une vive opposition à la loi californienne sur les propriétaires-exploitants indépendants de poids lourds, AB5.

Du côté du rail, les relations sont tellement tendues que l'administration Biden a publié un décret mi-juillet pour empêcher une grève immédiate des syndicats de cheminots. Les négociations contractuelles sont en dents de scie depuis l'expiration du contrat en 2020. Un comité d’urgence, placée sous l’égide de l’administration Biden, a été mis en place pour aider à trouver un accord. En attendant, l’impasse s’est matérialisée par un manque de matériels (locomotives) et de personnels.

Il y aurait ainsi 19 665 conteneurs empilés dans les parcs de Los Angeles depuis plus de neuf jours qui auraient dû être évacués par le rail et 13 819 à Long Beach. Plus de 60 % de tous les conteneurs de longue durée dans ces ports sont destinés au rail. MDS Transmodal estime la valeur des marchandises qui y sont séquestrés à 1,54 Md$.

Les ports de la Californie doivent faire face à un autre sujet. Depuis mi-juillet, les chauffeurs de poids lourds protestent – en bloquant les terminaux ou en perturbant leurs abords par des opérations escargot –, contre la loi AB5 qui vise à limiter le recours aux entrepreneurs indépendants et à faire d’eux des chauffeurs employés. Aux États-Unis, les transporteurs routiers font appel à des propriétaires-exploitants indépendants, qui seraient au nombre de 70 000, pour transporter des marchandises.

Les protestations sont particulièrement fortes à Oakland où 400 propriétaires-exploitants ont interrompu la circulation des camions le 19 juillet dans les trois terminaux du port. L’autorité portuaire a dû lever ses horaires de nuit car les protestataires n'autorisaient que deux camions par heure à franchir les portes contre 250 au cours d'une journée de travail normale.

La récession, pas encore perceptible

La situation ne risque pas d’améliorer l’état de congestion des ports américains – zones portuaires les plus encombrées au monde – où la récession économique n’est pas encore perceptible dans les trafics portuaires, toujours historiquement élevés.

Les ports de Los Angeles et de Long Beach ont connu en juin le meilleur mois de leur histoire. Chaque mois de 2022 aura d’ailleurs été un record par rapport aux années précédentes. Selon un rapport de Descartes, les 2,48 MEVP importés dans tous les ports américains en juin représentent une hausse de 26 % par rapport à juin 2019, avant la pandémie.

Bien qu’en baisse de 5 % par rapport à l’année dernière, les trafics à Los Angeles ont été le mois dernier de 12 % supérieurs à la moyenne décennale avec 876 611 EVP mais en baisse par rapport à l’année dernière. Long Beach a déclaré, pour sa part, 835 412 EVP mais contrairement à son jumeau, en hausse de 15,3 % par rapport à l'année précédente.

Selon l’autorité portuaire de Los Angeles, il y a toujours l’équivalent de 91 664 EVP à bord des navires en file d’attente au large. MarineTraffic estime plutôt leur volume à 180 000 EVP. Selon les données de position des navires, il y avait, le 20 juillet, 140 porte-conteneurs en attente d'un poste d'amarrage au large des ports nord-américains, dont 37 % le long de la côte ouest et 63 % aux abords de la côte est et du golfe du Mexique, concentrés notamment à Savannah, New York/New Jersey et Houston. La file d'attente a augmenté de 12 % par rapport aux 125 navires du 8 juillet et de 52 % par rapport aux 92 navires du 10 juin. Le sommet avait été atteint en janvier-février, à quelque 150 unités.

Grèves dans les ports en Corée du Sud et en Allemagne

Bataille sociale dans les ports allemands

Depuis juin, l’Europe connaît aussi des actions syndicales, en Allemagne, en Belgique et au Royaume-Uni.

Outre-Rhin, où jusqu'à trois-quarts des employés portuaires sont syndiqués, les sept cycles de négociation entre le syndicat ver.di (12 000 dockers) et la fédération patronale ZDS (58 entreprises concernées par la convention collective des travailleurs portuaires) ont mené à un impasse. Les dockers demandent une augmentation du salaire horaire des personnels employés sur les terminaux à conteneurs de 1,20 € par heure ainsi qu’une augmentation de 7,4 % sur un an pour s’ajuster à l'inflation (7,9 %). La ZDS propose pour sa part des augmentations de 12,5 % pour la filière conteneurs et de 9,6 % pour les trafics conventionnels, mais étalées sur 24 mois.

En l’absence d’accord, plusieurs « grèves d’avertissement » – de quelques heures en juin et de 48 h en juillet dont un débrayage la semaine dernière –, ont été notamment observés dans les ports de Hambourg, Bremerhaven et Wilhelmshaven. Les protestations en Allemagne ont largement paralysé la manutention des marchandises et contribué à allonger les temps d'attente des feeders à Bremerhaven et Wilhelmsen,

Selon les données de MarineTraffic, près de 200 000 EVP se trouvent à bord des navires en attente un poste d'amarrage à Hambourg, ce qui fait craindre à de nouveaux retards. Un moratoire vient toutefois d’être convenu. Il n'y aura pas d'autres grèves avant la fin du mois d'août en vertu d'un accord conclu le 21 juillet au tribunal du travail de Hambourg. Il prévoit que les deux parties fixent trois autres dates de négociations jusqu'au 26 août.

Anvers se prépare à subir la grève nationale

Fausse alerte à Anvers

Aguerri par la grève générale du secteur public fin mai aux trois niveaux du pays – fédéral, communautaire et régional –, qui a perturbé de nombreuses opérations portuaires, le port d’Anvers se préparait à être impacté en ricochet par l’appel au débrayage des 21, 23 et 25 juin lancé au niveau européen pour protester contre les conditions d’emploi et du dialogue social ainsi que le manque d’investissement dans le secteur public.

Le 31 mai, la plupart des pilotes avaient observé la grève et les écluses ne fonctionnaient pas alors que le deuxième port européen, qui vient de fusionner avec Zeebrugge, fait face à la congestion liée aux arriérés post-Covid et est déjà soumis à une pression considérable à l'approche de la haute saison. Finalement, le mouvement n’a pas été très observé dans les ports belges.

Menace au Royaume-Uni

Au Royaume-Uni, le 20 juillet, des centaines de dockers de Liverpool se disaient prêts à déclencher une grève dans le cadre d'un conflit portant sur les salaires et les conditions de travail. Le syndicat Unite a déclaré que plus de 500 de ses affiliés, employés par MDHC Container Services (groupe Peel Ports), seront appelées à voter (entre le 25 juillet et le 15 août) sur l’éventualité d’une action dans les terminaux à la fin du mois d'août. L’offre d’une hausse de salaires de 7 %, proposée par MDHC, n’est pas jugée satisfaisante pour Unite, étant bien inférieure au taux d'inflation au Royaume-Uni (11,7 %).

« Les actions de grève vont inévitablement affecter le transport maritime et routier, et créer des pénuries dans les chaînes d'approvisionnement », a averti Steven Gerrard, responsable régional d'Unite, qui impute la responsabilité à Peel Ports. Deuxième groupe portuaire du Royaume-Uni, Peel Ports traite plus de 70 Mt de marchandises chaque année.

Finalement, le ralentissement économique mondial et l’essoufflement de la demande de transport pourraient être opportuns si les ports doivent faire face à des crises internes. « Ces dynamiques donnent à la main-d'œuvre plus de poids dans les négociations, et des salaires plus élevés dans le cadre de nouveaux contrats pourraient augmenter les coûts de transport et modifier la dynamique concurrentielle à venir », en conclue Fitch Ratings dans sa dernière note de conjoncture.

Adeline Descamps