©EuRoPol GAZ

Le bouquet énergétique de l’Europe s’effrite encore davantage avec la fermeture par l’Ukraine de Sokhranovka, gazoduc clé pour le transit du gaz russe vers l’Europe, et l’adoption de contre-sanctions russes qui ont conduit Gazprom à suspendre les livraisons via le Yamal-Europe qui achemine le gaz à travers le Bélarus et la Pologne jusqu'en Allemagne. 


Les équilibres énergétiques précaires de l’Europe se délitent et les tuyaux se cadenassent alors que la situation sur les marchés de l'énergie a déjà atteint son paroxysme. Les prix élevés de l'énergie n'ont cessé d'augmenter. Et le spectre d’une interruption de l'approvisionnement en gaz par la Russie, qui figure parmi les grands fournisseurs mondiaux – 40 % des approvisionnements en gaz de l'Europe –, ne fait qu’alimenter l’inflation. Sa faible disposition à être remplacé par d'autres sources d'énergie met tous les pays qui en dépendent sous pression.  

L'Ukraine, qui revendique des succès sur le champ de bataille en cette douzième semaine de conflits, menace désormais les lignes d'approvisionnement russes. Les flux de gaz destinés à l’exportation vers l'Europe et transitant par le territoire ukrainien, sur lesquels Gazprom a le monopole, ont chuté subitement d'un quart, Kiev ayant été « contraint » d’interrompre tous les flux en provenance du point de transit de Sokhranovka, dans le sud de la Russie, car « les indépendantistes siphonnaient les approvisionnements », a rapporté Reuters dans un article sur les combats en cours. 

Cas de force majeure

Le gestionnaire de réseau de transport (GRT) de gaz ukrainien GTSOU a en effet déclaré, dans un communiqué, un cas de force majeure le 10 mai en fin de journée sur ce gazoduc clé pour le transit du gaz russe vers l’Europe (33 millions de m3 par jour). Selon les données du gestionnaire ukrainien, les flux passant par Sokhranivka ont chuté de 24 millions de m3 à zéro en 24 heures.

Alors qu’il aurait été possible de rediriger les flux par le gazoduc Soudja, plus à l’ouest, Gazprom a soutenu que la réorientation était « techniquement impossible ». « Ces allégations ne sont pas vraies car cela s’était déjà produit en octobre 2020 lors de travaux de maintenance programmés sur le gazoduc de Sokhranivka », a souligné GTSOU dans le communiqué. Il s’avéra que 9 millions de m3 ont pu être acheminés. 

Deux gazoducs contraints en simultanée

Les volumes perdus de Sokhranivka ne pourront pas non plus être remplacés par le gazoduc Yamal-Europe via la Pologne. Gazprom a annoncé le 12 mai cesser d'utiliser cet autre gazoduc clé pour le transit de gaz vers l'Europe via la Pologne – EuRoPol GAZ –, en réplique aux sanctions occidentales imposées à la Russie. 

La décision intervient un jour après l’adoption de contre-sanctions russes contre 31 sociétés de l'Union européenne, de la Suisse, des États-Unis et de Singapour (liste publiée le 11 mai sur le site Internet de l’exécutif russe). Quelques jours auparavant, le 3 mai, le président russe Vladimir Poutine avait pris un décret pour interdire à toute entité russe de conclure des accords avec les pays figurant sur la liste des sanctions, ni même à remplir ses obligations dans le cadre des accords existants. 

Parmi elles, EuRoPol GAZ, le propriétaire de l’axe gazier qui achemine du gaz russe à travers le Bélarus et la Pologne jusqu'en Allemagne et dont est actionnaire Gazprom aux côtés de la plus grande compagnie gazière polonaise, PGNiG. Gaz-System est l'opérateur de la section polonaise du gazoduc Yamal-Europe. Aucune de ces entités n’a pour l’instant apporté de commentaires.

Le ministère allemand de l'Économie a rapidement indiqué que « l'approvisionnement en gaz [était] actuellement garanti » tout en précisant que l’examen des implications était toujours en cours.  

Réponse économique du Kremlin

Les autres sociétés de la liste russe sont en grande partie des filiales européennes de Gazprom, à l’instar de Gazprom Germania, que l'État allemand a placé sous son contrôle tandis que la maison-mère avait annoncé début avril le retrait de sa filiale. Les activités de Germania, basées sur la production de gaz russe, couvrent l'ensemble de la chaîne de valeur du gaz, du transport par gazoduc au stockage ( à Rehden, en Basse-Saxe, d'une capacité de 4 milliards de m3) et à l'approvisionnement en gros et en détail. 

Gazprom avait déjà annoncé fin avril suspendre toutes ses livraisons de gaz à la Bulgarie et la Pologne parce que les deux États européens avaient refusé de régler leurs factures en roubles. Il s’agissait jusqu’à présent de la réponse économique la plus dure du Kremlin aux sanctions occidentales. 

Ces nouveaux événements interviennent alors que le transit gazier vers l'Europe via l'Ukraine est déjà affecté par le conflit, à l’exception du gazoduc Nord Stream 1 reliant directement la Russie à l'Allemagne.  

Volatilité des prix 

Sur le principal marché européen du gaz, le contrat de référence TTF pour le mois suivant se négociait dernièrement en baisse de 3,35 €, à 95,50 €/MWh. La guerre menée par la Russie en Ukraine depuis fin février, ainsi que les inquiétudes concernant les perturbations de l'approvisionnement en gaz qui en découlent, ont accentué la volatilité des prix. L'indice de référence avait atteint un niveau record de 345 €/MWh au début du mois de mars. 

Adeline Descamps