©Abed El Rahman Hassoun

 

Alors qu’une aide internationale d’urgence s’organise, avec la France et CMA CGM/Ceva Logistics en têtes de proue, la situation évolue très vite au Liban. Le terminal à conteneurs de Beyrouth pourrait être fonctionnel « rapidement ». Les assureurs, eux se préparent à recevoir une facture salée, de l’ordre de 3 Md$.

Les choses se sont précipitées au Liban depuis les explosions meurtrières du 4 août à Beyrouth due à dépôt de 2 750 t de nitrate d’ammonium, qui a fait selon un bilan encore provisoire 158 morts, 6 000 blessés, des dizaines de disparus et des centaines de milliers de sans-abri. La catastrophe a provoqué une autre déflagration : celle de la colère, en forme de haine, des Libanais à l’égard de leur classe politique, blâmée pour négligence, incurie, corruption et incompétence entre autres.

Alors que l’aide internationale s’organise sous l’égide de la France et de l’ONU – 257,2 M€ de promesses de la communauté internationale versées « directement » à la population –  le gouvernement libanais a été acculé à la démission à l’issue de plusieurs journées de manifestations marquées par le chaos et les violences et les forfaits successifs de quatre membres de son équipe, à l’Information (Manal Abdel Samad), la Justice (Marie-Claude Najm), les Finances (Ghazi Wazni), et l’Environnement (Damianos Kattar). 

Photo ©AbeEl Rahman HASSOUN (découvrir ses photos d’un Beyrouth méconnaissable)

Le port de Beyrouth dévasté

Une origine accidentelle qui ne fait plus de doute

Le Premier ministre n’aura donc pas eu le temps d’attendre les conclusions d’une enquête internationale « transparente, impartiale, crédible et indépendante » sur les causes du terrible accident que les chefs de gouvernement et d’État réunis le dimanche 9 août en vidéoconférence avaient appelée de leurs vœux.

Si les éléments objectifs leur ont paru suffisants pour conclure à une cause accidentelle, le président libanais évoquait encore ces derniers jours une piste terroriste, possiblement en lien avec le Hezbollah. Michel Aoun a notamment demandé aux autorités chargées de l'enquête d'examiner tout signe d’« ingérence extérieure » qui aurait pu causer l'explosion. « Il y a une possibilité d'interférence externe par le biais d'une roquette, d'une bombe ou d'un autre acte ».

©Capture New York Times

Et l’on découvre où git le vraquier de la cargaison mortelle

La source de l’explosion, elle, ne fait plus de doute pour quiconque et a très vite été identifiée. Les 2 750 t de nitrate d'ammonium constituaient la cargaison du Rhosus, vraquier battant pavillon moldave, parti de Batumi, en Géorgie, en septembre 2013 et à destination de Matola au Mozambique, mais le capitaine a reçu l'ordre de faire une escale imprévue à Beyrouth pour prendre du fret supplémentaire. C’est là que le navire a été arraisonné à la suite d’une inspection de contrôle de l'État du port. Les sacs de nitrate d’ammonium marquées de la société géorgienne Rustavi Azot L.L.C. ont ainsi été déchargés dans un entrepôt portuaire et soustraits à la vigilance malgré les appels répétées des douanes libanaises. En utilisant l'analyse d'images satellites et les données de suivi du navire, le New York Times a révélé par ailleurs que le Rhosus avait commencé à couler en février 2018 avant d’être entièrement submergé à la limite nord du port. Les autorités n'ont jamais retiré l'épave, qui gît encore à quelques mètres de l’explosion.

Les autorités libanaises ont fait preuve de célérité pour arrêter une vingtaine de fonctionnaires du port de Beyrouth et procédé à l’audition d'une douzaine d'autres personnes dans le cadre d’une enquête, menée sous la houlette de l'armée libanaise et des Forces de sécurité intérieure du Liban tandis que la banque centrale du Liban a ordonné le gel des avoirs de plusieurs fonctionnaires portuaires et douaniers. La défaillance de l’armateur, qui a abandonné le navire et son équipage et celle du propriétaire de la cargaison n’est à ce stade nullement questionnée.

Affrètement d’avions et de navires

C’est dans ce contexte mouvant que l’urgence s’est dépêchée. L’aérien et le maritime sont très sollicités. Dès le 6 août, deux avions transportant 55 militaires de la sécurité civile, 15 t de matériel d'intervention, un poste sanitaire de secours capable de prendre en charge 500 patients et 5,5 t de médicaments avaient décollé de Roissy. Huit vols et deux liaisons maritimes ont ensuite été programmés le 8 août par la France afin d'acheminer plus de 18 t d'aide médicale et près de 700 t d'aide alimentaire vers Beyrouth, avait alors indiqué le ministère des Affaires étrangères. Deux A400 M et un Transall ont décollé le 10 août d'Orléans avec du fret alimentaire et médical. Ces trois vols ont permis d'acheminer 16 t de produits alimentaires et de médicaments. Le navire-porte-hélicoptères Tonnerre, équipé d’un hôpital et avec à son bord 200 t de farine et de produits laitiers et infantiles, des matériaux de construction et de l’eau potable, a appareillé de Toulon. 

Le groupe CMA-CGM a permis à neuf marins-pompiers de Marseille de se rendre sur place avec 500 kg de fret médical d'intervention ©Bataillon des marins pompiers de Marseille

CMA CGM, en tête de proue de la logistique internationale d’urgence

Après un premier avion affrété par le groupe CMA-CGM, via sa filiale Ceva Logistics, pour convoyer neuf marins-pompiers et 500 kg de fret médical d'intervention depuis Marseille, l’armateur français a proposé aux gouvernements libanais et français une assistance logistique et maritime pour répondre à l'urgence et a lancé, dans la foulée, l’opération « Un bateau pour le Liban » pour acheminer du matériel médical et des biens et produits de première nécessité fournis par des ONG partenaires de la Fondation CMA CGM et d’autres entreprises.

Un navire roulier sera dévié de son service habituel pour relier Marseille à Beyrouth dans les jours à venir, dont le nom et la date doivent être précisés sous peu. « Les navires rouliers peuvent charger à la fois des conteneurs, des engins roulants (camions de pompiers, ambulances, véhicules de génie civil) et des palettes. CMA CGM prend totalement en charge les frais de transport maritime et des opérations portuaires et met également à disposition une solution de stockage à Marseille, jusqu’au départ du navire », précise dans son communiqué le groupe marseillais, qui porte à connaissance la création d’une « cellule opérationnelle à Marseille et à Beyrouth qui permettra d’étudier les demandes et d’organiser le transport dans les meilleurs délais » (AideHumanitaireLiban@cma-cgm.com).

©Port de Tripoli

20 conteneurs de produits chimiques potentiellement dangereux

Sur le terrain, dans la zone sinistrée, des experts en chimie et des pompiers s'efforcent de sécuriser une vingtaine de conteneurs de produits chimiques potentiellement dangereux. Une fuite aurait été décelée sur un d’entre eux.

Le port de Tripoli (400 000 EVP) sert d’alternative pour l’heure. CMA CGM, Hapag-Lloyd et Maersk ont rapidement annoncé qu’ils allaient détourner leurs services vers la deuxième ville du pays. La capacité pourrait être portée à 600 000 EVP voire à 750 000 EVP si d’autres grues y étaient installées. MSC a déclaré qu'il travaillait sur des itinéraires alternatifs, envisageant notamment des escales en Turquie et en Grèce. Toutefois, le terminal à conteneurs de Beyrouth (1,22 MEVP en 2019) n’aurait subi que des dommages mineurs et pourrait être opérationnel assez vite, dans les prochains jours, indiquent les compagnies, qui annoncent reprendre leurs escales dans quelques jours. 

Une facture de 3 Md$ pour les assureurs

Les assureurs, eux se préparent à recevoir une facture salée, de l’ordre de 3 Md$. Ils se basent sur l’explosion – ancrée dans la mémoire portuaire –, d’un entrepôt chimique de la société Tianjin Dongjiang Port Rui Hai International Logistics Co. dans le port chinois de Tianjin, le 12 août 2015. La catastrophe, provoquée par la présence de 2 400 t de produits toxiques dont 700 t de cyanure de sodium et qui avait fait 165 morts et 800 blessés, leur a coûté entre 2,5 et 3,5 Md$ selon les sources, incluant dommages matériels et pertes d'exploitation. La valeur des dommages a été élevée à Tianjin, en partie à cause des milliers de voitures importées stockées dans le port. 

Les autorités libanaises ont déclaré, pour leur part, que l'explosion pourrait se solder par des pertes économiques d’une valeur de 15 Md$. Cependant, cités par Insurance Journal, AXA et Allianz, deux des grands assureurs internationaux spécialisés dans la branche maritime, se gardent bien de faire des premières estimations. Bien que les pertes liées aux marchandises stockées dans le port de Beyrouth soient probablement moins importantes qu'à Tianjin, conviennent les assureurs, l'explosion a également détruit des biens résidentiels et commerciaux, y compris des restaurants et des hôtels, qui pourraient représenter, selon eux, la majeure partie des demandes d'indemnisation.

Six navires endommagés

De façon avérée, l’explosion aurait endommagé six navires, dont le ​paquebot Orient Queen, coulé sur son côté tribord. Le navire était amarré en face de l'entrepôt n°12, épicentre de l’explosion. Deux marins y ont perdu la vie. Le Raouf H déchargeait sa cargaison de 5 500 t de blé sur le quai 9 au moment de l'explosion, endommageant le navire et faisant deux décès parmi les membres d'équipage tandis que trois étaient, encore ces dernières heures, toujours portés disparus.

Le Mero Star, transportant également du blé, a été innondé dans la salle des machines. Tous les membres de l'équipage auraient été blessés et hospitalisés. Actuellement, le navire est à quai sans équipage. Le transporteur de voitures, le Jouri, la barge de soute Amadeo III et l’Abu Karim 1, arraisonné pour des raisons financières, ont également été détériorés.

Les pertes, pour ce qui est des coques, cargaisons et installations portuaires « devraient se situer dans les 250 M$ », d’après le courtier Guy Carpenter, cité par le Lloyd’s.

Le nitrate d’ammonium le plus meurtrier à Beyrouth

Liste établie par la publication Visual Capitalist sur les explosions impliquant du nitrate d’ammonium ©Visual Capitalist

La publication Visual Capitalist a recensé les plus grandes explosions impliquant le nitrate d'ammonium de ces 20 dernières années. L'explosion de Beyrouth apparait, d’après ce sinistre classement, comme la plus meurtrière. Le portail estime, pour sa part, les dommages à 1,1 Md$. 

Quoi qu’il en soit, les ports ne devraient pas tarder à réviser leurs directives en matière de stockage de nitrate d’ammonium, non sans conséquences pour le transport maritime de ce composé chimique qui peut devenir combustible lorsqu’il est mélangé à d’autres produits et inflammable s'il est exposé à des températures extrêmement élevées. Les coût de transport et les primes d'assurance à la fois pour son transport et son stockage pourraient bien être gagnés par l’inflation. Quant au cadre international pour son stockage à terre, s’il n’est pas très contraignant aujourd’hui, il pourrait le devenir grandement demain. 

Adeline Descamps

*Une trentaine de chefs d’État de de gouvernement dont Donald Trump, l’émir du Qatar cheikh Tamim ben Hamad Al-Thani, les Premiers ministres italien Giuseppe Conte et espagnol Pedro Sanchez et des responsables de grandes organisations internationales (FMI, Banque mondiale, Croix-Rouge, etc.). L’UE s’est engagée à hauteur de 60 M€. Le Qatar a promis 50 M$. Il est question que la Turquie et la Russie apportent leur soutien, de même qu’Israël, qui « a manifesté son souhait d’apporter une aide ».

 

 

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