Plus de deux ans après avoir été projetée par son artisan, Édouard Philippe, la fusion des trois ports du Havre, de Rouen et de Paris, réunis au sein d’un GIE depuis 2012, est effective. Retour sur un dossier au parcours heurté qui accouche d’une gouvernance et d’un mode de fonctionnement dont les acteurs du privé attendaient sans doute davantage.

Quelle expédition ! Depuis l’annonce par Édouard Philippe (alors premier Ministre) à l’occasion du Comité interministériel de la mer (CIMer) le 15 novembre 2018 à Dunkerque, d’une intégration plus poussée des trois ports de l’axe Seine, réunis au sein d’un GIE depuis 2012, en un établissement public portuaire unique (EPIC), rien n'aura été épargné du difficile labeur de ce chantier éminemment politique avec son lots de travers : jeux de pouvoir, querelles de ministères, rivalités entre les différentes places portuaires, tête-à-queue et virevolte de l’État, et autres polémiques radicalisées dont ce pays a le goût. 

Alors premier ministre, le très Havrais Édouard Philippe avait fait de la fusion des deux ports maritimes du Havre et de Rouen avec le port fluvial de Paris une des grandes lignes directrices d’une stratégie nationale portuaire dont la France reste orpheline depuis le début du quinquennat. En regard de sa vision étayée sur trois principales portes d’entrée (Dunkerque, Le Havre et Marseille-Fos) et trois axes maritimes Seine, Nord et Rhône-Saône, il avait alors souhaité que cette inclusion en un seul commandement soit réalisée au plus tard le 1er janvier 2021.

Elle devra être repoussée au 1er juin. L’ajournement n’a surpris personne mais la postérité pourra trouver dans la gestion du Covid un argument de circonstance aux péripéties du dossier. Mais finalement, combien en a-t-il fallu à Anvers et Zeebrugge, qui ont appuyé sur les freins d’urgence pendant des années, et aux ports de Flessingue, Terneuse et Gand réunis au sein de North Sea Port ?

C’est donc ce 1er juin que la bascule officielle se fera. L’ordonnance relative à la fusion du port autonome de Paris et des grands ports maritimes du Havre et de Rouen en un établissement public unique et modifiant le décret n° 59-587 du 29 avril 1959 est paru dans la foulée du Conseil des ministres du 19 mai.  

Écarts par rapport à la lettre de mission ? 

Dans la lettre de mission assignée par Édouard Philippe à l’équipe de préfiguration chargée du rapprochement, les objectifs étaient clairs : définir les règles de fonctionnement du nouvel ensemble portuaire, proposer un projet stratégique d’établissement, établir une trajectoire financière sur cinq ans et sécuriser le cadre social. Pour ce faire, un « comité de préfiguration » a été créé, présidé par la députée socialiste et ex-ministre sous la présidence Hollande Valérie Fourneyron, le conseiller d’État Thierry Tuot et Gilles Belier (avocat et membre du Haut conseil du dialogue social).

Le travail de préfiguration devait être conduit en étroite collaboration avec les partenaires économiques et les représentants du personnel. L’équipe de préfiguration qui devait être « resserrée », devait tenir compte des travaux du délégué interministériel François Philizot, des propositions faites par la CGT des Ports et Docks et s’appuyer sur les équipes dirigeantes et les administrations des trois ports. 

Pour piloter le futur EPIC était vivement recommandé un dirigeant au profil d’entrepreneur et au parcours professionnel éprouvé dans le secteur privé. Plus « développeur » que « gestionnaire d’infrastructures » pour accoucher d’un modèle portuaire d’« entrepreneur ».  

Sorties de route  

En février 2019, pour diriger la préfiguration, le choix s’est porté sur Catherine Rivoallon, alors présidente du conseil d’administration du Port autonome de Paris et spécialiste de la supply chain au profil international (Vivarte, Monoprix). Charge alors à la franco-danoise, diplômée d’HEC Paris, de déminer les inerties propres au système qui allaient inévitablement se manifester et de désamorcer, dès son entrée en piste, les mouvements d’humeur chez les syndicats qui, craignant les doublons, manifestaient leurs réserves par des appels à grève.  

Les choses ne se sont ensuite pas tout à fait déroulées comme prévu. Un changement de Premier ministre, qui a tendu certains élus havrais craignant que le barycentre ne se déplace, la création d’un ministre de la Mer, qui est venu ajouter un étage au copilotage (avec le ministère des Transports) et la conduite du dossier ont ajouté à la confusion.  

Certains des signaux envoyés n’ont pas été du plus bel effet, tant en interne (recours à des cabinets privés plutot qu’aux compétences internes) qu’en externe. Les acteurs portuaires privés ont fini par faire éclater leur désaveu quant à la conduite du dossier, estimant leurs attentes sur l'orientation du futur ensemble portuaire insuffisamment considérées.  

Le départ de la présidente du comité de préfiguration, Valérie Fourneyron, n’a pas plaidé en faveur de Catherine Rivoallon qui n’est manifestement pas parvenue à s’adresser à un public hétéroclite aux intérêts divergents : administrations des ports, collectivités locales, clients du port que sont les chargeurs, armateurs, opérateurs portuaires, communauté portuaire, fédérations professionnelles, les partenaires sociaux dont la Fédération nationale des ports et docks… 

Opération déminage 

In fine, en octobre 2020, le gouvernement a nommé Stéphane Raison, alors directeur du port de Dunkerque, comme « directeur général préfigurateur de la création du nouvel établissement Haropa ». L’annonce a donné lieu à deux communiqués distincts, de la Mer et de la Transition écologique, à quelques minutes d’intervalle. Le titre de la fonction est volontairement sibyllin, laissant planer le doute sur le caractère transitoire de la mission.

En révélant à cette occasion la localisation du siège au Havre, l’exécutif cherchera à couper court aux manœuvres des élus locaux rouennais soutenus par les acteurs privés, pour réclamer une implantation rouennaise. C’était compter sans leur détermination qui alors rappelleront un principe : « l’équilibre institutionnel voudrait que la présidence d’Haropa soit confiée à une personnalité rouennaise ». 

Craignant un « vulgaire copier-coller » du système actuel, Michel Segain, avec son titre de président des sept Unions maritimes et portuaires françaises et de cinq unions ultramarines, indiquait en mars avoir porté « une requête devant le Conseil d’État afin qu’une relecture du texte soit faite et que la voix des entreprises privées soit enfin entendue. »

En dépit de leur représentativité – « 2 000 sociétés et près de 180 000 professionnels qui investissent des moyens humains, techniques, financiers et organisationnels sur les territoires portuaires et au-delà » –, le président regrettait alors que sa « fédération n’ait jamais été approchée de près ou de loin pour participer à la création de l’établissement public de l’axe Seine ». 

Les « Ponts » de retour aux affaires  

Avec l’arrivée du directeur du port de Dunkerque pour pallier le départ de Catherine Rivoallon et achever les travaux, les « Ponts » ont donc repris les choses en main, entaillant le contrat scellé par le père fondateur qui voulait des profils moins « technos ». 

C’est toutefois précédé d’une solide réputation, crédité d’un « excellent bilan » dans sa gestion portuaire à Dunkerque et surtout avec l’expérience d’une fusion déjà réalisée Outre-mer que Stéphane Raison a donc posé ses valises au Havre. Il est au rendez-vous mais il reconnaît que « tout reste à faire ». On sait encore peu de choses officiellement de l’équipe sur laquelle il s’appuiera mais l’observation de celle qui l’a accompagné ces derniers mois donne des indices.

Kris Danaradjou, diplômé de l'École nationale des travaux publics de l'État (ENTPE), nommé à l’été 2020 au poste de DG adjoint du Port du Havre après avoir été directeur depuis 2018 du port de Gennevilliers, sera le directeur du développement d’Haropa. 

Sous l'égide de Stéphane Raison, les directeurs actuels des ports qui avaient d’abord été nommés à titre intérimaire puis confirmés – Baptiste Maurand au Havre, Pascal Gabet à Rouen et Antoine Berbain, à Paris – continueront à piloter leurs ports respectifs. Mais avec le statut de directeurs territoriaux. C’est sans doute une première portuaire de se voir ainsi le statut raboté.  

Organisation d’Haropa  

Les acteurs du privé, qui espéraient avoir un rôle clé dans la gouvernance de ce nouvel objet portuaire au-delà du seul rôle consultatif, attendaient sans doute bien plus. Le conseil de surveillance sera composé de 17 membres avec cinq représentants de l’État, quatre personnalités qualifiées issues du monde économique, un représentant de chacune des régions Île-de-France et Normandie, un représentant de chacune des métropoles du Havre, de Rouen et de Paris, ainsi que trois représentants du personnel. 

Un conseil d'orientation – qui sera présidé par le délégué interministériel à la vallée de la Seine (Pascal Sanjuan nommé il y a deux semaines pour remplacer François Philizot à partir du 7 juin) – comptera 30 membres parmi lesquels, des représentants de l’État, des collectivités territoriales et des entreprises publiques (SNCF Réseau, Voies navigables de France) ainsi que des personnalités qualifiées. Sa composition doit encore être précisée par arrêté préfectoral. Cette instance sera saisie « pour avis sur le projet stratégique et sur son rapport d’exécution, ainsi que sur les projets d’investissement, à la demande du directeur général ». Il pourra émettre des propositions sur tout sujet dont il souhaite se saisir.  

Enfin, au niveau local, trois conseils de développement territoriaux seront rattachés au Havre, à Rouen et à Paris, et vont devenir des établissements locaux d'Haropa. Ils se substituent aux conseils de développement actuels des GPM mais avec les mêmes missions (avis sur le projet stratégique, les projets d’investissement et la politique tarifaire). Ils seront composés de 30 membres « maximum », répartis en quatre collèges : entreprises de la place portuaire, représentants des personnels, collectivités, milieu professionnel et associatif. La composition précise sera fixée place par place par arrêté préfectoral. C’est sans doute l’instance qui offre aux entreprises la meilleure représentativité mais son influence est limitée.  

Un budget de 1,45 Md€ 

« La création de ce nouvel ensemble portuaire permettra de reconquérir des parts de marché dans la compétition européenne et d’offrir un lieu privilégié pour de nouvelles implantations industrielles grâce à un système portuaire et logistique de référence à destination des clients et partenaires internationaux. Pour mener à bien cette ambition, il pourra notamment s’appuyer sur un programme d’investissements de 1,45 Md€ sur la période 2020-2027 », indique l’ordonnance. Sur ce total, 800 M€ seront alloués au port du Havre, 370 M€ à ceux de Paris et 270 M€ à celui de Rouen.  

Le plan stratégique d’Haropa à l’horizon 2025, dont la concertation s’est achevée le 31 janvier, s’est fixé pour axes de développement : orientation multi-filières, logistique et multimodalité. Sur un plan social, un protocole d’accord cadre interétablissements publics portuaires a été signé fin janvier. Parmi les engagements actés : « maintien des accords existants dans les ports », « principe de non-mobilité géographique » et un dispositif d’accompagnement pour les salariés du siège au Havre. Haropa emploie 1 800 personnes dont quelque 160 au siège.

Adeline Descamps  

Photo : ©Eric Houri

Stéphane Raison, directeur général de Haropa : « On ne cherche pas un industriel par hasard »

 
 

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