©DR

Pour s’affranchir de sa dépendance au gaz russe, devenu critique dans un contexte de guerre, l’Allemagne sort les grands moyens. Elle va allouer dans les plus brefs délais une enveloppe de 1,5 Md€ à son approvisionnement et a annoncé la construction de deux terminaux GNL à Brunsbüttel et Wilhelmshaven.

L'Allemagne, qui importait ces dernières années 55 % de son gaz depuis la Russie via des pipelines terrestres, part réduite à 35 % (142 milliards de m3 en 2021) depuis l'invasion de l'Ukraine, va débloquer une enveloppe exceptionnelle de 1,5 Md€ pour acheter dans les plus brefs délais du GNL afin d'assurer son approvisionnement en énergie, a indiqué le 2 mars le ministère de l'Économie et du Climat. Le chancelier allemand Olaf Scholz en avait fait mention le 27 février lors d'une session spéciale du Bundestag sur l’invasion de la Russie contre l'Ukraine. Le gouvernement a mandaté une entreprise privée pour réaliser la transaction.  

Les successives salves de sanctions internationales imposées à la Russie en rétorsion à l'invasion de l'Ukraine pour l’isoler économiquement ont exempté, à ce stade, les livraisons de gaz russe dont sont très dépendants plusieurs pays européens. L’Allemagne, qui a interrompu le procédure de certification du gazoduc Nord Stream 2 qui la reliait à la Russie, en fait partie mais aussi l’Italie et la Lettonie notamment. 

Si la Russie n'a « aucune excuse pour cesser ses fournitures de gaz, du charbon ou du pétrole » comme l’a soutenu le ministre allemand des Finances Christian Lindner, les chancelleries européennes s’y préparent néanmoins sans le formuler explicitement. 

Deux milliards de m3 sur des options long terme

Berlin sort de sa réserve en employant les grands moyens pour trouver des sources alternatives parce que ses stocks sont tombés cet hiver à un niveau inquiétant, reconnait le gouvernement. Parmi ses pistes, l’exécutif envisage de construire deux terminaux méthaniers pour importer du gaz liquéfié via la mer. L’Allemagne part d’une page blanche car elle ne dispose à ce jour d’aucune infrastructure permettant de liquéfier le gaz, état atteint lorsque le gaz est refroidi à une température d’environ -160°C à pression atmosphérique.  

La liquéfaction permet de condenser le gaz naturel en GNL en réduisant son volume d’un facteur de près de 600 pour un même pouvoir calorifique, ce qui facilite son transport par voie maritime. Or, une chaîne GNL – de la liquéfaction du gaz naturel jusqu’à la regazéification pour fournir le gaz au consommateur final –, suppose des coûts d’investissement élevés et du temps.

Le chancelier a également confirmé que le pays allait porter à deux milliards de m3 la quantité de gaz naturel stockée via des options à long terme. 

Du GNL vers l’hydrogène

« Nos besoins actuels à court terme peuvent s'accorder avec ce qui est déjà nécessaire à long terme pour que la transition énergétique réussisse [l’Allemagne s’est engagée à être neutre en carbone en 2045, NDLR]. Un terminal GNL qui reçoit aujourd'hui du gaz peut demain être utilisé pour importer de l'hydrogène vert », a précisé le chancelier. 

Olaf Scholz a évoqué deux implantations envisageables, à Brunsbüttel et à Wilhelmshaven. À Brunsbüttel, au nord de l'Allemagne, à l'embouchure du fleuve Elbe, Gasunie, un opérateur néerlandais d'infrastructures énergétiques, présent aux Pays-Bas et en Allemagne, porte un projet d’une capacité de 8 milliards de m3 par an avec German LNG, coentreprise entre Gasunie, Oiltanking et Vopak. 

« Les pourparlers avec le gouvernement allemand au sujet de sa construction sont en phase finale, a indiqué l’entreprise dans un communiqué après les déclarations du chancelier. Nous espérons commencer la construction du terminal avant la fin de l'année. En plus du GNL, ce terminal sera adapté à l'importation d'hydrogène », a précisé l’entreprise.

Sortir de la dépendance

Les importations européennes de GNL ont atteint un niveau record en janvier 2022  avec plus de 16 milliards de mètres cubes (Mm3). Ces trois derniers mois, l’Europe a considérablement augmenté ses achats, principalement en provenance des États-Unis. Selon les données de Refinitiv, au moins la moitié du GNL américain expédié ce mois-ci a été acheminé vers l'Europe, qui devrait rester la première destination des exportations américaines pour le troisième mois consécutif en février.  

La politique poursuivie par l'Europe ces dernières années pour s’affranchir de sa dépendance à l'égard du gaz russe est manifeste, comme en témoigne l'augmentation significative des installations d'importation de GNL le long de ses côtes occidentales. Mais « la Russie continue de jouer un rôle central dans la satisfaction des besoins en gaz de la région », modère Sindre Knutsson, chargé de l'analyse du marché du gaz et du GNL chez Rystad.  

Les pays de l’Europe de l’Ouest auraient la possibilité d’importer le GNL pour remplacer la totalité du gaz russe. Mais ils sont limités par la capacité de regazéification des terminaux implantés. Tous ont fonctionné à plein régime le mois dernier, et leur marge pour faire face à une augmentation des volumes d'importation serait extrêmement faible. Il s'agit notamment des terminaux néerlandais Gate, français Montoir, belge Zeebrugge et britannique Dragon, selon les données d'ICIS LNG Edge. 

Option espagnole

L'Espagne est la mieux dotée du continent, avec six terminaux gaziers loin d’être saturés puisque le taux d'utilisation des terminaux espagnols n'était que de 45 % en janvier, selon Kpler. Mais « le pays n'a que des connexions limitées avec le reste de l'Europe avec un seul gazoduc pour acheminer le gaz de l'Espagne vers la France », nuance le spécialiste des matières premières. 

Selon les données d'ICIS LNG Edge, la capacité totale d'importation de GNL en Europe s'élève à un peu plus de 156 millions de tonnes par an (Mtpa), soit 13 Mt par mois et près de 3,5 Mt de plus que ce qui a été livré en janvier. 

En 2021, le GNL russe était le troisième plus grand fournisseur en Europe, derrière les États-Unis et le Qatar. Un peu plus de 18 % du GNL européen a été fourni par Yamal. Le complexe gazier opéré par le géant russe du gaz Novatek dans le nord-ouest de la Sibérie a produit plus de 18 Mt de GNL en 2020. 

Si les volumes de gaz russe acheminés par gazoduc vers le Vieux Continent ont diminué, ils ont été manifestement compensés en partie par la mer.

Adeline Descamps