Le terminal con-ro Med Europe, situé sur les bassins est du port de Marseille, a pris livraison le 8 avril de deux portiques STS. ©DR

Le port de Marseille Fos a traité 38 Mt de marchandises à l’issue des six premiers mois de l’année, comme au premier semestre 2021. Une stabilité qui masque pourtant de réelles dynamiques et vrais ralentissements. Retour en force des marchandises diverses avec l'explosion du trafic de voitures, la bonne tenue des remorques et la dynamique du conteneur, croissance du GNL de 24 % et trafic ferroviaire de conteneurs en hausse de 25 %. Mais les vracs restent plombés. 

« J’ai l’impression de vous raconter toujours la même chose ». La presse a l’impression de poser toujours les mêmes questions. Les affres du report modal, l’acceptation de la croisière, les trous d’air de la sidérurgie, le déclin structurel des trafics autrefois rentes, pétrole et charbon, etc.  

Pour autant, à l’issue des six premiers mois de cette année particulière, les trafics du Grand port maritime de Marseille, présentés le 11 juillet par Hervé Martel, le président du directoire, semblent encore à l’abri, tout en portant déjà les stigmates, des transformations en cours dans ce monde en crises à la situation macroéconomique hésitant entre stagflation et récession et au contexte énergétique instable (embargo sur le pétrole et probablement du gaz).

Le conteneur a profité de la saturation des ports méditerranéens concurrents. Le GNL est sacrément monté en puissance. Les marges de raffinage dopés par des cours élevés du brut permettent aux trafics de pétrole brut de se maintenir mais la demande de produits pétroliers est en baisse. Le charbon limite la chute des vracs solides, sanctionnés par les difficultés de l’industrie automobile et des événements plus locaux tel que l’arrêt de la production d'alumine rouge à Gardanne par Alteo. 

Entre réelle dynamique et vrais ralentissements

« La situation est tellement instable et perturbée qu’il est difficile d’en tirer une vision globale. Le trafic entre janvier et juin a été stable par rapport au premier semestre 2021, à 38 Mt, mais cette apparente stabilité occulte de grands contrastes entre les différents segments de notre activité. Elle traduit à la fois une réelle dynamique sur certains segments et de vrais ralentissements sur d’autres. Nous avons saisi en outre quelques opportunités par rapport aux perturbations en cours », résume Hervé Martel, qui ne se risquera pas à se projeter.

Les marchandises diverses font un retour en force – explosion du trafic de voitures, bonne tenue des remorques, et dynamique du conteneur – en apportant un trafic d’1 Mt de plus par rapport à la même période de l’année 2021 pour s’établir à 11 Mt.  

Le trafic conteneur a été particulièrement dynamique avec près de 800 000 EVP traités (+ 7 % comparé à 2019). Marseille Fos a clairement profité de la saturation de ses voisins italiens et espagnols avec quelques grosses escales exceptionnelles en avril/mai, dont celle du MSC Leni de 24 000 EVP exploité sur le ligne Jade Asie-Méditerranée de 2M (MSC ne touche plus à Fos en direct d’Asie depuis deux ans). Traitées en transbordement, elles ont gonflé les trafics de 40 000 EVP.  

« C’est vrai à Fos [bassins Ouest, NDLR] mais aussi à Mourepiane [bassins Est NDLR] qui a réalisé un très bon premier semestre », précise la direction. Le terminal con-ro Med Europe, acquis par le groupe CMA CGM en 2011, a reçu en avril dernier deux portiques STS portiques. À définir si les investissements accompagnent la croissance des volumes ou si les volumes résultent de ses investissements. Outre les porte-conteneurs de CMA CGM, qui assure les deux tiers du trafic selon Alphaliner, le terminal Med Europe est également utilisé par les ro-ro et con-ro de Messina et de Grimaldi.

Année paradoxalement exceptionnelle pour le trafic de véhicules neufs ?

Dans les diverses, la filière « remorques » tire également son épingle du jeu avec une progression de 14 % par rapport à 2019 (+ 4 % par rapport à 2021). Elle a été en partie portée par la ligne ro-pax initiée par La Méridionale à raison de trois départs par semaine sur Tanger et « qui démarre bien », souligne Hervé Martel, alors que le port de Marseille tente depuis des années, sans succès, de développer le Maghreb.

Quant au trafic de véhicules neufs, il s’affiche paradoxalement en hausse de 34 % alors que l’industrie automobile a été contrainte de suspendre quelques lignes de production faute de matières premières. « Le port bénéficie du double effet de la croissance des usines marocaines, que ce soit Tanger pour Renault ou Kenitra (nord de Rabat) pour Stellantis », est-il justifié.

En mai, Marseille Fos a gagné en outre le trafic du constructeur sud-coréen Kia, traité jusqu’à présent dans les ports nord-européens. « C’est un potentiel annuel de 30 000 voitures supplémentaires qui arrivent sur les mêmes navires que le trafic de Huyndai en provenance de Corée. Il y a donc une cohérence à avoir une logistique commune entre Kia et Huyndai », argumente Hervé Martel, qui y voit les augures « d’une année exceptionnelle sur ce segment. » 

Un trafic de GNL parti pour les 9 Mt en 2022

Stables par rapport à 2021 mais perturbés par la crise, c’est en somme un condensé de la situation des vracs liquides (21 Mt). À l’abri des conséquences de la guerre en Ukraine – « c’est un jeu à sommes nulles, les flux se sont réorganisés dans le monde » –, Marseille s’extrait plutôt bien de la situation confuse autour des énergies.  

L’alignement de trajectoire entre des cours élevés du brut coté à Londres et ceux des produits pétroliers à Rotterdam ont permis une restauration des marges de raffineries qui tournent à plein régime quand elles ne sont pas en maintenance (ce fut le cas au deuxième trimestre). Ce qui est bon pour les trafics. En revanche, les produits raffinés destinés à l’importation sont en recul de 18 % versus 2021.

Mais la forte poussée du GNL (+ 24 %), dans un contexte où il est devenu la solution immédiate pour pallier la fermeture subite des robinets par le producteur de gaz russe Gazprom, fait les affaires des deux terminaux méthaniers basés à Fos. Enregistrant un trafic annuel de 5,5 Mt, la porte d’entrée du sud de la France est bien parti pour atterrir à la fin de l’année sur des volumes entre 8 et 9 Mt. Un niveau qu’on lui assure pour quelques années. Marseille Fos représenterait 20 % du GNL échangé en France.  

Le charbon, une compensation momentanée pour les vracs solides

Marqués par les crises successives, les vracs solides restent fidèles à leur historique en retrait (- 8 % sur les six premiers mois de 2022, avec près de 6 Mt échangées). Un ensemble de facteurs – disponibilité de matières premières, prix de l’énergie et coût du fret – ne permettent pas à la sidérurgie de sortir de la nasse. D’autant plus que Arcelor « sort » des produits plats destinés à l’industrie automobile, elle-même fortement ralentie.

Les vracs sidérurgiques ont dévissé de 11 %. Les autres, en baisse plus contenue (- 2 %), ont été en partie compensés par un trafic spot de charbon ( 500 000 t), qui entre sur des vraquiers et ressort aussi vite sur de plus petites unités à destination des ports italiens situés à proximité de centrales à charbon remises en activité, explique Lionel Rivière, directeur de la valorisation du patrimoine et de l’innovation.  

Trafic ferroviaire de conteneurs en hausse de 25 %

Quant au report modal, « le trafic fluvial de vracs, de conventionnels et de colis lourd est particulièrement dynamique, excepté pour le conteneur en repli de 10 %. En revanche, la dynamique est marquée pour le trafic ferroviaire de conteneurs », explique encore Hervé Martel. Il y voit la résultante de l’ouverture du service opéré depuis janvier par CMA CGM vers Duisbourg en Allemagne et par le renforcement de l’offre de service ferroviaire entre Fos et Toulouse par Naviland Cargo et entre Fos et Chalon-sur-Saône par Ferovergne.  

« En conséquence, la part modale de la route diminue par rapport aux années précédentes surtout que parallèlement on enregistre une croissance de 5 %. Concrètement cela signifie 25 % de croissance de circulations de trains sur Marseille Fos », assure-t-il. 

En outre, les attentes sont fortes quant au service de barge entre Fos et Arles initié en mars par MSC et Greenmodal avec pour premier client Electrosteel. L’industriel spécialisé dans les infrastructures hydrauliques prévoit d’utiliser le mode fluvial pour ses importations de lots de plus de 50 conteneurs. 

Zéro attente

Comment expliquer la chute du fluvial sur le conteneur alors même que les surcoûts de manutention pour le chargement de conteneurs maritimes sur des barges ont été supprimés au Havre et à Marseille pour les boîtes acheminées par CMA-CGM depuis le 1er avril ? Le ministre délégué aux Transports d’alors, Jean-Baptiste Djebbari, en avait fait l’annonce à l’occasion de son déplacement au port fluvial d’Arles en mars. 

« Il est trop tôt pour en voir les effets », balaie Hervé Martel qui ne s’explique pas encore les raisons. « Il ne s’agit pas d’un problème de temps d’attente des barges sur Fos car on s’est organisé pour disposer d’indicateurs à ce sujet. Et il y a zéro attente. Est-ce lié à un problème de régularité, les fenêtres de rendez-vous étant décalés entre les navires et les barges en raison des perturbations ? ».

Faut-il y voir un phénomène de vases communicants alors que dans le même temps, le trafic ferroviaire de conteneurs se décante. Le port n’écarte pas l’hypothèse. En attendant, le report modal à Marseille se concrétise « par un peu moins de 5 % pour les barges, un peu plus de 15 % pour les trains et un peu moins de 80 % pour les camions. » Et toujours trop peu… 

Adeline Descamps 

Le passager de retour 

890 000 voyageurs ont été accueillis au premier semestre 2022. La réouverture des frontières algériennes après deux années d’attente et la fin des restrictions de déplacement vers la Corse ont permis aux lignes régulières de ferries de reprendre à plein régime. À fin juin, le nombre de passagers sur les lignes régulières avait augmenté, certes de 109 % par rapport à 2021, mais surtout de 21% par rapport à 2019. « On va faire une exceptionnelle saison sur la Corse. À l’issue du premier semestre, on avait enregistré une hausse de 35 % avec 272 000 passagers (+11 % par rapport à 2019) ». Ce boom de déplacement survient alors que le port est en train de déménager l’activité Corse vers la nouvelle gare maritime du Cap Janet. Les deux sites cohabiteront cet été.

L’activité Maghreb profite d’un effet report du fait de la fermeture des frontières si bien que les bassins Est sont débordés depuis la levée des contraintes (+38 % par rapport à 2019 avec 208 000 voyageurs). « Les Maghrébins ne sont pas rentrés depuis des années. Les billets des avions extrêmement chers. Des taux de remplissage sans précédent sont observés depuis le 20 juin et les navires affichent complets à partir de juillet. Le nombre moyen de piétons embarqués par navire a doublé par rapport à 2019, à près de 4 000 passagers hebdomadaires. Le nombre d’escales hebdomadaires passe en juillet de 15 à 19, avec l’ouverture de trois nouvelles lignes vers le Maroc et une vers l’Algérie », rassure Hervé Martel. 

En revanche, la croisière enregistre toujours deux fois moins de passagers qu’en 2019 avec 410 000 passagers en six mois « mais avec des remplissages qui augmentent depuis le mois de mars » parallèlement à la levée des jauges et à l’assouplissement des restrictions sanitaires. Il faut attendre la fin de l’automne, correspondant au deuxième pic de l’activité, pour avoir une photographie ajustée.

A.D.