Le terminal de Jarry à Pointe-à-Pitre, où CMA CGM dispose d'une AOT de 15 ans jusqu'en 2034. ©DR

À l’occasion d’un déplacement en Martinique et en Guadeloupe, Rodolphe Saadé, le PDG du groupe CMA CGM a annoncé la commande de sept navires neufs propulsés au biogaz pour la desserte de la Guadeloupe et de la Martinique à partir de 2024, dont trois de 7 900 EVP et quatre de 7 300 EVP. En renouvelant sa flotte avec des unités plus grandes, l’armateur français gage sur la montée en puissance du marché antillais.

Il faudra attendre pour avoir plus de précisions sur l’origine (déchets organiques, municipaux, forestiers, agricoles… ?), le fournisseur et les volumes en jeu dans cette commande par CMA CGM de nouveaux navires au biogaz, ce gaz que l’on dit renouvelable bien qu’il comporte principalement du méthane comme le gaz naturel et du dioxyde de carbone (CO2).

Il y a deux informations dans cette annonce faite opportunément à l’occasion d’un déplacement en Martinique et en Guadeloupe de Rodolphe Saadé, le PDG du groupe français de transport maritime et de logistique. Jusqu’à présent, l’armateur opère six services hebdomadaires vers les territoires ultramarins français au moyen d’une flotte de 25 unités qui, à l’exception de huit de 7 000 EVP, sont de petite taille (< 3 500 EVP), avec notamment au départ de l’Hexagone, les ports de Dunkerque (distribution Import et banane à l’export, CMA CGM transporte 100 % des bananes antillaises à destination de l’Hexagone) et Marseille (MedCarib).

C’est dire que la compagnie renouvelle sa flotte avec des unités plus grandes – trois de 7 900 EVP et quatre de 7 300 EVP –, gageant sur une montée en puissance du marché antillais, où le transbordement vers la Guyane, Saint Martin, Saint Barthélémy et le Nord Est du Brésil à partir des hubs de la Caraïbe et de l’Amérique du Sud que sont Pointre-à-Pitre en Guadeloupe et Fort-de-France en Martinique, représente un trafic de 80 000 EVP/an pour le groupe.

L’investissement dans des navires plus grands s’inscrit aussi dans les développements portuaires en cours – augmentation de capacité, agrandissement des quais – au sein des terminaux où CMA CGM dispose depuis 2018 d’une AOT (Autorisation d’occupation temporaire) de 15 ans, jusqu’en 2034 : Jarry à Pointre-à-Pitre et la Pointe de Grives à Fort de France. Les deux installations, au tirant d’eau de 13,1 m, auraient bénéficié de 22 M€ chacun d’investissement selon l’entreprise basée à Marseille. Des projets d’allongement des quais sont annoncés pour pouvoir accueillir deux navires de grandes tailles simultanément.

Marché pré-carré

L’Outre-mer est en tout cas un territoire que la compagnie basée à Marseille soigne : le gel des taux de fret spot accordé comme un geste commercial l’an dernier alors qu’ils atteignaient des seuils vertigineux avait été avant tout dirigé vers les marchés ultramarins. Plus récemment, l’armateur a consenti une nouvelle ristourne sans écarter ces territoires insulaires qui paient encore plus chèrement l’inflation généralisée.

La deuxième information concerne la propulsion au biogaz. Jusqu’à présent, CMA CGM réserve le GNL aux grandes lignes Est-Ouest : Asie-Europe, Europe-Méditerranée-Asie. Le gaz – biogaz liquéfié ? – « descend » ainsi dans les Antilles. Fin août, CMA CGM avait annoncé la création d’un fonds « spécial Énergies » dont un des piliers vise à sécuriser son approvisionnement en énergies renouvelables, notamment en contribuant à développer la production à une échelle industrielle de fuels alternatifs (biofuel, biométhane, e-méthane, e-méthanol etc.).

Associé au projet avec Titan ?

Elle a déjà lancé quelques projets dans ce sens, notamment celui qui porte le nom de code de Salamandre (produire 11 000 t de biométhane de deuxième génération par an dès 2026) en partenariat avec Engie tandis qu’un autre (avec Titan) vise la production et liquéfaction de biométhane avec un objectif de 100 000 t d’ici 2025. Elle a également rejoint récemment le projet Jupiter 1000 (power-to-gaz) à Fos-sur-Mer en vue de la production à grande échelle de e-méthane bas carbone. Sans doute faut-il lier la dernière annonce au projet Titan, est-on tenté d’associer. 

« Le biogaz issu de la biomasse permet de réduire les émissions de CO2 de 67 % par rapport à un fuel conventionnel et d’abaisser de 99 % les émissions d’oxyde de soufre, de 91% les émissions de particules fines et de 92% les émissions d’oxyde d’azote », se contente de dire le communiqué de la compagnie.

Pour rappel, CMA CGM compte dans sa flotte 31 porte-conteneurs « e-methane ready » (en capacité d’utiliser du biogaz ainsi que des méthanes de synthèse) équipés de moteurs dual-fuel avec le GNL. Le groupe comptera 77 navires de ce type d’ici 2026. 

Un potentiel inexploité

Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), le potentiel du biogaz et du biométhane est « largement inexploité » alors qu’ils pourraient d’ores et déjà permettre de couvrir environ 20 % de la demande mondiale de gaz si les ressources « durables » actuellement disponibles (l’AIE exclut celles entrant en concurrence avec l’alimentation pour les terres agricoles) étaient pleinement consacrées à leur production.

Toujours selon ses projections, le développement du biométhane (biogaz qui a été purifié) pourrait permettre d’« éviter l’émission d’environ 1 000 Mt de gaz à effet de serre en 2040 » (estimation qui tient compte des quantités de CO2 qui auraient été émises si le gaz naturel avait été utilisé à la place du biométhane).

Selon ses dernières données disponibles, la production mondiale de biogaz et de biométhane était en 2018 limitée à 35 Mtep (mégatonne équivalent pétrole, ce qui correspond à un million de tonnes d'équivalent pétrole) dont 3,5 Mtep pour le biométhane, soit seulement une petite fraction du potentiel qu’elle estime à 570 Mtep par an pour le biogaz et 730 Mtep par an en incluant le biométhane. Cette production est principalement concentrée en Europe (très majoritairement en Allemagne) sur la base de la valorisation de résidus agricoles.

Adeline Descamps