L’Europe a-t-elle malicieusement ou gravement omis d’intégrer les ports français dans son projet de reconfiguration du corridor mer du Nord-Méditerranée provoquée par la sortie du Royaume-Uni de l'Europe ? Que neni, assure Bruxelles, qui évoque une éviction passagère pour ne pas isoler économiquement l'Irlande. Les discussions, en cours jusque fin septembre, n'avancent manifestement pas dans le sens souhaité par les ports français. 

L’incompréhension domine. Pour ne pas dire la sidération. Le mois d’août avait été particulièrement agité suite à un projet de règlement européen dévoilé début août qui se proposait d’adapter les tronçons du corridor mer du Nord-Méditerranée (réseau transeuropéen de transport appelés RTE-T, ou TEN-T) dans la perspective de la sortie du Royaume-Uni de l’UE le 30 mars 2019 (entendu, en cas de "Brexit dur", c’est-à-dire sans accord) et de la préservation de la desserte de l’Irlande (cf.JMM Mag 5089). Pour rappel, dans ce cas, le Royaume-Uni sortirait du marché unique européen et ne serait plus tenu de respecter l'un des fondements de la construction européenne : la libre circulation des biens.

Or, la proposition de nouveau tracé européen ajoute de nouvelles liaisons maritimes entre Dublin et Cork, ports irlandais du réseau central, et ... ceux du corridor situés en Belgique (Zeebrugge et Anvers) et aux Pays-Bas (Rotterdam). Autrement dit, il ignore superbement les ports français du corridor, Calais et Dunkerque mais aussi Brest, Cherbourg, Roscoff. Ce qui n’avait pas manqué de faire réagir avec bruit durant l'été la secrétaire d’État en charge des Transports Élisabeth Borne, embarquée par la communauté portuaire et les exécutifs régionaux, avec les syndicats en tête (cf. JMM Lettre 5089-1). Tous jugeant la proposition européenne « inacceptable » car « un non-sens géographique, social, économique et environnemental ». Les syndicats relayant aussi leurs inquiétudes quant à la pérennité de l’activité des ports de la façade maritime concernée et des conséquences pour l’emploi.

 

"Il est choquant"

La publication du projet de règlement le 1er août 2018 marquait le début de la discussion sur le texte, toutes les parties concernées pouvant faire part de leurs observations à la Commission jusqu'au 26 septembre. Manifestement, les discussions n’avancent pas dans un sens favorable aux ports français.

Le président d'Armateurs de France, Jean-Marc Roué, également à la tête de la compagnie Brittany Ferries, a répété en fin de semaine dernière son indignation.

« Il est choquant que la Commission européenne, de manière arbitraire, retire aux ports français la capacité d'avoir la même compétitivité en matière d'investissements que ceux de Belgique et des Pays-Bas. Il est choquant que la Commission européenne n'ait tenu compte que du transport par conteneurs ou en vrac et non du roro. Il est choquant aussi que ce soient les lignes les plus courtes, donc celles dont l'empreinte environnementale est la plus faible qui soient retirées du corridor », a-t-il dénoncé, regrettant une « politique maritime française peu ambitieuse ».

Et de rappeler : "quelque 40.000 camions transitent déjà chaque année par Roscoff et Cherbourg à destination de l'Irlande, et 200 000 remorques traversent également la Manche depuis Calais et Dunkerque à destination de l'Irlande via un port britannique. Ces 200 000 camions devront trouver d'autres routes maritimes pour éviter un double passage douanier annoncé par le commissaire européen en charge de la négociation du Brexit ».

Éviction passagère

Á l'heure actuelle, les marchandises irlandaises (produits chimiques et pharmaceutiques, machines industrielles et produits agro-alimentaires) passent majoritairement par les terres anglaises pour être débarquées sur les côtes françaises.

« Il est extrêmement important que les ports les plus proches, les mieux outillés en termes d'absorption de flux se positionnent pour capter ce trafic qui va se reporter », souligne à son tour Frédéric Moncany de Saint-Aignan, président du Cluster maritime français (CMF), représentatif de 350 entreprises du secteur.

« Les ports du nord de l'Europe sont déjà très, très encombrés en termes de flux alors que des ports comme Cherbourg, Roscoff ou Brest ont encore une disponibilité de terrain, d'installation et d'évacuation des flux », glisse-t-il délibérément.

L’Europe a-t-elle malicieusement ou gravement omis d’intégrer les ports français ? Que nenni, (r)assure Bruxelles, en indiquant qu’il ne s’agit que d’une éviction d’urgence et temporaire pour préserver la desserte de l'Irlande. La Commission concède qu'à plus long terme les ports français « auront certainement un rôle clé à jouer » dans les nouveaux flux de transport entre l'Irlande, le Royaume-Uni et l'Europe continentale.

De nouvelles discussions sont en effet attendues pour l'après 2020, notamment dans le cadre de la proposition pour le mécanisme pour l'interconnexion en Europe. La commissaire aux Transports Violeta Bulc a proposé de rencontrer Élisabeth Borne pour améliorer la situation. Un entretien avec la commissaire slovène est inscrit à l'agenda de la représentante de l'État français ce mardi 18 septembre à 16.00, après un échange avec Andreas Scheuer, ministre fédéral allemand des Transports et avant un entretien avec Chris Grayling, secrétaire d’État britannique aux Transports

Les représentants syndicaux du FGTE-CFDT avaient annoncé fin août placer le débat sur le plan du dialogue social européen, « exclure la France revenant à favoriser le dumping social ».

--- Adeline Descamps (avec agences) ---