Au terminal de Los Angeles d'APM Terminals ©APMT

Malgré des dépenses d’exploitation qui ont explosé et des volumes transportés en chute, le groupe danois de transport et de logistique a terminé le premier trimestre sur un chiffre d'affaires à près de 20 Md$ et sur un bénéfice avant amortissements qui a plus que doublé, à 9,1 Md$. Des performances réalisées grâce à des taux de fret en croissance de 71 % sur un an.

Conformément à ce qu’il avait été anticipé et annoncé le 26 avril, le numéro deux mondial du transport de conteneurs a propulsé la balle hors du terrain durant les trois premiers mois en réalisant un trimestre sans précédent. Et ce, dans toutes les composantes de ses activités (transport, logistique, manutention portuaire...). Grâce à des taux de fret particulièrement élevés, avec 4 553 $ par conteneur de 40 pieds (FEU) versus 2 662 $ l’an dernier à la même période. En dépit d’une contraction de la demande mondiale de conteneurs (- 1,2 % après + 8 % en 2021) au cours des trois premiers mois de l’année. Et malgré la combustion des coûts de soute (1,6 Md$, + 560 M$ en un an) chauffés par un prix du combustible de 611 $ la tonne en moyenne contre 398 il y a un an). 

L’ensemble de ses résultats sont à l’avenant. Le groupe danois a soldé le premier trimestre sur un chiffre d'affaires en hausse de 55 %, à 19,3 Md $, dont 15,57 Md$ pour le transport maritime (+ 64 %), tandis que le bénéfice avant amortissements et pertes de valeur (Ebitda) a plus que doublé, à 9,1 Md$ (8,21 Md$ pour la division Ocean). Sa trésorerie ne s’en porte que mieux avec 6 Md$ de liquidités. 

Des volumes en baisse de près de 7 %

En revanche, les volumes ont dévissé, passant de 3,222 à 3,006 MEVP en un an (- 6,7 %) que Maersk justifie par la baisse des volumes de backhaul pour les exportations d'Europe et d'Amérique du Nord. Et tous ses coûts d'exploitation sont partis en flèche (+ 21 %) pour atteindre 7,3 Md$. En cause, le bunker (+ 51 %) mais aussi la manutention des conteneurs (+ 7,7 %) gonflés par la gestion des boîtes vides et l’affrètement de slots (+ 19 %). 

Cinquième trimestre consécutif de hausse pour la logistique

Sur le terrain de la logistique, les revenus ont bondi de 41 % par rapport au même trimestre de l'année précédente pour atteindre 2,9 Md$, le danois capitalisant manifestement sur son offre de solutions de plus en plus intégrées (air-mer-terre) et les incitations au carrier haulage. Il acte ainsi le cinquième trimestre consécutif d’une croissance organique de plus de 30 %. 

Sur les quais, la division Terminals a rapporté 1,1 Md$ en trois mois contre 915 M$ l'année dernière en dépit de la dépréciation de 485 M$ en lien avec la cessation de ses opérations en Russie et en Biélorussie et l’abandon de ses participations. La vente de ses 30,75 % détenus dans Global Ports Investments, (GPI), qui exploite six terminaux en Russie et deux en Finlande, est en cours, désamorce immédiatement la compagnie. Parmi les autres actionnaires de GPI, figurent notamment Rosatom, colosse russe des programmes nucléaires civil et militaire, et l'homme d'affaires russe Sergey Shiskarev.

718 M$ de dépréciation

La sortie du marché russe a un impact financier certain pour Maersk, avec 718 M$ retranchés de son Ebit au premier trimestre 2022, dont 485 M$ liés aux terminaux et 162 M$ à la suspension des services à destination et en provenance de la Russie et de Biélorussie. Elle est particulièrement préjudiciable à la division Terminals puisque le bénéfice ajusté du retrait de ses activités sur les quais accuse un déficit de 73 M$.

A.P. Møller - Maersk doit également céder deux entrepôts frigorifiques à Saint-Pétersbourg, un terminal intérieur à Novorossiysk ainsi que ses services de remorquage opérés par sa filiale Svitzer Sakhaline avec quatre remorqueurs. Les opérations se poursuivront jusqu'à ce que les ventes soient finalisées, annonce la direction.

Perspectives élevées pour 2022

« Le chiffre d'affaires pour l'ensemble de l'année devrait rester élevé, car l'augmentation des taux de fret sur notre portefeuille de contrats à long terme ajoutera environ 10 Md$ au chiffre d'affaires en 2022 par rapport à 2021. Cela fera plus que compenser l'augmentation significative des coûts en raison de la hausse du prix du carburant et de la pression inflationniste », projette Søren Skou, PDG d'A.P. Møller - Maersk. 

Le dirigeant fait référence à sa nouvelle politique commerciale qui privilégie de plus en plus les contrats long terme au détriment du spot. Selon ses documents financiers, les premiers ont représenté 65 % de ses capacités négociées, le solde a été contracté au comptant. D’après ses estimations, le contractuel devrait atteindre les 68 % en 2022. Une capacité de 1,6 million FEU (conteneurs de 40 pieds) est ainsi d’ores et déjà engagée dans le cadre de contrats pluriannuels. 

Gains et coûts de l’activité de transport maritime, désignée sous le nom d’Ocean par Maersk (données sélectionnées par le JMM à partir du rapport d’activité du premier trimestre 2022) ©JMM

Ralentissement de la demande  

Comme annoncé le 26 avril 2022, Maersk prévoit pour l’ensemble de l’année 2022 un Ebitda d'environ 30 Md$ et un bénéfice avant éléments financiers (Ebit) de 24 Md$ ainsi qu’un flux de trésorerie supérieur à 19 Md$ en 2022 sur la base d’un « solide premier semestre 2022 et des taux contractuels plus élevés ». 

Toutefois, l’entreprise anticipe un ralentissement de la demande mondiale de conteneurs, qu’elle projette désormais entre -1 % et + 1 % et non plus entre 2 et 4 % comme envisagé précédemment. 

Acquisitions finalisées

Enfin, la division Logistics & Service s’étoffe de plus en plus dans le cadre de sa stratégie d’offre de bout en bout. En février, le groupe danois avait annoncé le projet d'acquisition de Pilot Freight Services, entreprise américaine de 2 600 employés et 87 sites aux États-Unis spécialisée dans deux niches de marché : la livraison depuis des entrepôts ou des ports jusqu'à la porte d'entrée des clients (particuliers et entreprises) de marchandises volumineuses pour le marché BtoC (entreprises à consommateur) et le transport de fret de grande valeur, sensibles au facteur temps, pour le BtoB (entreprises à entreprises).

L’opération d’un montant de 1,68 Md$ a été finalisée en ce début de mois et l’entreprise sera rebaptisé Pilot-A Maersk Company.

Au cours du deuxième trimestre, le groupe devrait aussi parachever l’acquisition de Senator International, un commissionnaire de transport allemand, qui étoffera sa capacité de fret aérien notamment sur le transatlantique et son portefeuille de clients dans l’industrie automobile et pharmaceutique.  

Dans le domaine du fret aérien, après avoir annoncé en novembre la commande de deux B777F neufs (livrés en 2024) et l’affrètement de trois B767-300F, loués auprès de Cargo Aircraft Management, l’armateur de porte-conteneurs a lancé en avril Maersk Air Cargo, nouvelle identité qui se substitue à celle de Star Air, sa compagnie aérienne tout-cargo depuis 1996. Basée à Billund, deuxième aéroport du Danemark, la compagnie aérienne devrait être pleinement opérationnelle d'ici le second semestre 2022 et disposera d’une flotte de cinq appareils d’ici 2024, complétée ensuite par trois B767-300F neufs, qui assureront la liaison États-Unis-Asie, mais exploités par une opérateur tiers.  

Ces deux dernières années, Maersk avait plutôt réservé son cash à des acquisitions de taille moyenne dans l’entreposage et la logistique BtoC avec notamment l’américaine Visible Supply Chain Management (valeur de la transaction de 838 M€) et la néerlandaise B2C Europe Holding B.V pour 86 M€.  

La capacité moyenne de Maersk (4,29 MEVP) a augmenté de 4,5 % ces trois derniers mois. La flotte se composait à fin mars de 318 navires en propriété et de 423 navires affrétés. Seuls 2,4 % de la flotte étaient inactifs, soit 23 navires.

Adeline Descamps

 

Le marché du conteneur appréhendé par Maersk

Selon Maersk, la demande mondiale de conteneurs s’est contracté de 1,2 % au cours des trois premiers mois de l’année tandis que les volumes mondiaux de fret aérien ont augmenté de 2,9 % (en s’appuyant sur les données de CTK) et le trafic portuaire mondial de 3,1 % (Drewry).

Le transporteur, numéro deux mondial du secteur avec une part de marché de 17 % (par la capacité conteneurisée), estime que les flux sont désormais stabilisés, certes à des niveaux élevés, aux États-Unis, où la consommation de biens technologiques et de détail avait été très forte durant toute la période de crise sanitaire. Les importations nord-américaines d’Asie n'ont en effet que légèrement (+ 0,5 %) au premier trimestre.

En Europe, Maersk note une chute brutale de la confiance des consommateurs européens en mars, rapidement après l'invasion de l'Ukraine par la Russie. Toutefois, partout, la demande non satisfaite par les pénuries de capacités en 2021 a soutenu les volumes en provenance d’Asie (+ 1,4 % au premier trimestre). Il reconnait que la disponibilité des conteneurs et la capacité aérienne restent tendues alors même que la capacité nominale de la flotte mondiale de porte-conteneurs s'est élevée à 25,2 MEVP, soit une augmentation de 4,2 % par rapport au premier trimestre 2021.  

Lire aussi : Les taux de fret à la croisée des chemins

Pour Maersk, tous les ingrédients alimentant la poussée des taux de fret restent d’actualité : les temps d'attente des navires au large des ports sont toujours aussi longs en raison de l’engorgement persistant dans les ports, le transport terrestre et l'entreposage. Selon Clarkson's, le phénomène a légèrement diminué par rapport aux pics atteints aux États-Unis au premier trimestre, alors qu'elles ont encore augmenté en Europe et en Chine.

Toutefois, le transporteur confirme une baisse des taux de fret (comme la plupart des analystes) pour les contrats à court terme au cours du premier trimestre par rapport aux trois dernières mois de l’année conformément à la détérioration de l'offre et de la demande. La conjoncture devrait en outre influencer les dépenses de consommation, avec des ajustements à la baisse du fait de l’inflation des prix sur certains biens. Ce qui devrait contribuer à refroidir les tarifs du transport mais pas avant selon lui le second semestre.

Les taux de fret pourraient bien être à la croisée des chemins. Un signe ? La dernière actualisation de Xeneta, qui agrège les taux de fret maritime fournies par de grands chargeurs, tend à montrer que les taux à long terme se sont brusquement alignés sur les taux spot, « après des mois de gouffres béants entre les deux. » Si l’écart tendait encore à se résorber, il se pourrait bien qu’il y ait de la rénogociation de contrats dans les mois à venir, anticipent certains.

A.D.