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Elle a des « similitudes de forme » avec le Bibendum mais c’est du sérieux, affirme Michelin, qui y a mis des moyens. Le leader des pneumatiques, qui s’est déjà attelé à verdir sa propre supply chain en confiant une partie de ses conteneurs au futur roulier à voile de Neoline, semble vouloir aller plus loin. Il a mis sa R&D au service du développement d’une aile qui s’intègre plug and play sur des navires. Technologie, modèle économique, promesse environnementale… Entretien avec Benoit Baisle Dailliez, responsable du projet Wings sails Mobility chez Michelin.

Ceux qui ont visité le musée Michelin à Clermont-Ferrand ne seront pas surpris ou si peu. Le leader mondial du pneumatiques, fondé en 1889 par André et Edouard Michelin, a éprouvé au cours du temps et de façon avant-gardiste quasiment toutes les mobilités, excepté peut-être le transport maritime. Mais il faut reconnaître que l’on ne l’attendait pas sur la proposition d’une propulsion vélique pour décarboner le transport maritime.

Et entre le lancement en interne du projet le 1er mars 2020 et le sommet Movin’On au cours duquel le groupe clermontois vient de présenter son concept, Michelin a déroulé avec une puissance de frappe. Entre temps, il a signé le contrat avec les inventeurs en mai 2020 et, celui avec Michel Desjoyeaux en octobre dernier pour l’intégrer à son monocoque.

« La vitesse est un parti pris. Le rythme est dicté par l’urgence climatique. Depuis l’arrivée d’un nouveau dirigeant à la tête de l’entreprise il y a deux ans, nous accélérons le virage dans les mobilités vertes », répond Benoît Baisle Dailliez, ex-ingénieur de F1 (sic) chez Toyota qui a rejoint Michelin pour travailler sur les projets innovations. C’est l’homme-orchestre qui a coordonné en interne le projet Wisamo, contraction de Wings sails et de Mobility.

L’entreprise, qui réalise aujourd’hui 90 % de son chiffre d’affaires dans les pneumatiques, estime que ce segment ne contribuera plus qu’à 75 % d’ici 2030. Dans cette optique, le leader mondial a décidé il y a quelques années de « mettre son savoir-faire et son innovation » au service de toutes les mobilités vertes, tous transports confondus, et avec une philosophie « Planet, People, Profit ». Chez Michelin, les anglicismes ont colonisé le code sémantique… Traduction : en offrant au marché des services qui « soient bons pour la planète, qui fassent sens pour l’humain et avec un profit qui ne se fasse pas au détriment des acteurs de la chaîne de valeur. »

Michelin, client du futur voilier-cargo de Neoline

Verdir sa supply chain et celle des autres

C’est armé de toutes ces nobles idées que l’entreprise séculaire adresse – « humblement mais sérieusement avec des moyens et des ressources [30 personnes, NDLR] » –, sa proposition de valeur aux acteurs de la supply chain. Elle s’embarque aussi parce qu’elle est la première intéressée à un verdissement de sa propre chaîne d’approvisionnement. Pour ce faire, elle a déjà pris plusieurs mesures, décidant de produire au plus proche de ses marchés pour moins transporter et charger prioritairement sur des navires verts. 

Le géant mondial du pneu expédie chaque année 270 000 conteneurs et son transport maritime est responsable de 30 % du CO2 de sa chaîne logistique. C’est pour y remédier en partie qu’il a signé dernièrement une lettre d’engagement avec l’armateur nantais Neoline pour embarquer une partie de son fret sur le futur roulier à voile de Neoliner.

Quelle technologie ?

Le concept, pour lequel quatre premiers brevets ont été déposés, n’est pas une idée de Michelin mais celle de Laurent de Kalbermatten et Edouard Kessi, les inventeurs du parapente qui ont développé les fameuses « voiles noires » utilisées par l’équipe de la Coupe de l’America Alinghi et breveté la technologie 3Di, propriété du groupe North Sails.

La Wisamo de Michelin est une aile gonflable (et non une voile). Elle pourra être installée en équipement d'origine ou en rétrofit. Elle se gonfle à l’air à basse pression (15 millibars), est pilotée de façon automatique et est connectée. Son mât télescopique haut de 17 m lui permet de se rétracter dans un « nest » capotable. Elle est orientable à 360 °.

Sa structure est faite des matériaux appartenant au savoir-faire cœur de Michelin. Dans son jargon, ils sont nommés MHT. Ce sont des tissus induits souples brevetés par l’entreprise offrant une résistance à l’abrasion, cousus selon une technique spécifique et qui « intègrent la compréhension des modes de ruine, une technologie de gonflage et dégonflage ou de conformation (capacité à simuler des tissus qui, au sol, n’ont pas la même forme que gonflé, NDLR) », précise le responsable du projet.

La pression à l’intérieur de l’aile tend tous les tissus de manière complètement isotrope, qui est de ce fait moins sujet aux sollicitations mécaniques (fatigue, abrasion...), contrairement à une toile tendue par exemple. « C’est une des puissances de notre technologie : apporter un potentiel de longévité avec des matériaux légers [la structure gonflage pèse 100 kg et le nest 40 kg, NDLR] et pas chers ».

Quels apports par rapport aux autres concepts ?

Le seul point de contact entre le produit et le navire est le mât. Les ingénieurs défendent en outre leur parti pris de l’avoir voulue symétrique prenant le risque de se voir opposer un argument de manque de puissance par rapport à un profil asymétrique. « Une structure gonflable ne se grippe pas et ne tombe pas en panne », rétorque Benoît Baisle Dailliez, qui défend avant tout l’ultra simplicité de son système plug-and-play.

« C’est une aile plus aboutie que d’autres concepts, qui coche beaucoup de cases sans les inconvénients des autres systèmes, témoigne le skipper solitaire le plus titré du Vendée Globe Michel Desjoyaux. Le fait qu’elle soit gonflée d’air est un réel atout. Le tissu est peu sollicité mécaniquement et comme le mât est à peu près au centre de la poussée de l’aile, il est très robuste. » Le skipper et l’entreprise ont signé en octobre pour qu’une aile de 100 m² soit montée sur son monocoque.

Par rapport aux rotors, la wisamo oppose deux faits : son faible poids et l’absence de prise au vent.

Un résumé des différentes technologies qui avait été réalisée l’an dernier et qui nécessiterait sans doute une actualisation au vu de l’accélération des technologies

Quelle promesse environnementale ?

C’est le niveau d’hybridation souhaité par le client et la puissance du navire qui décidera de la surface de la voile. « Si vous avez un navire de 10 MW et que vous voulez hybrider à 10 %, vous avez besoin de 1 000 m2 donc deux ailes de 500 m². Ce qui permet de réduire la facture de fuel de 10 à 20 % par bateau. »

Michelin conçoit l’énergie du vent comme un mode de propulsion en complément des autres énergies, de préférence vertes. L’entreprise est d’ailleurs engagée dans une joint-venture (Symbio) aux côtés de Faurecia pour fabriquer des piles à combustible, visant là le marché des transports routiers.

Quel coût économique ?

« Le vent est gratuit. On a calculé la rentabilité de notre aile sur le fait que l’on apporte une réduction de carburant de 10 à 20 % : cette seule économie paie l’aile. Il faut ajouter à cela que l’on épargne le prix de la taxe carbone. On sait que l’ammoniac et l’hydrogène seront des énergies qu’il faudra attendre un peu, coûteuses à développer et bien plus chères que le fuel lourd. Donc le modèle qui est déjà acceptable et compétitif aujourd’hui ne devrait l’être que de plus en plus », explique le représentant de Michelin.

« La meilleure garantie d’un retour sur investissement, c’est la simplicité. En l’occurrence, nous sommes sur un mât, un nest et un tissu avec deux automatismes ultra simples : gonfler/dégonfler. Et une seule rotation, celle du mât. Nous n’avons besoin que de la vitesse et de la direction du vent et de la puissance du navire pour orienter l’aile. »

Quelles sont les prochaines étapes ?

L’année 2022 sera consacrée aux tests d’usage sur différentes catégories de navires, à commencer par un roulier. Le groupe français prévoit une industrialisation fin 2022. Mais « chez Michelin, on a le respect des faits. On ne continuera que si la technologie est admise par le marché. C’est une initiative et en tant que telle on se réserve le droit de ne pas savoir où cela peut nous amener. Elle peut déboucher sur un spin off de Michelin et c’est ce que l’on souhaite car nous voulons aller au marché ensemble avec d’autres et des financiers aussi. »

Wisamo est en train de composer ses partenariats avec des armateurs pour tester et intégrer, avec des chargeurs et affréteurs grands comptes (ce sont eux qui sont visés pour les premières commandes) mais aussi, avec des organismes de recherche et de formation comme l’ENSM, des sociétés de classification (Bureau Veritas et DNV sont déjà sollicités), des ports, des fabricants pour tout ce qui ne relève pas du cœur de métier du roi du pneu.

Militant, Michelin a rejoint l’association Wind Ship et participera au premier événement dédié au transport maritime propulsé par le vent « Wind for Goods » le 21 septembre à Saint-Nazaire.

Adeline Descamps