Le ministère de l'Économie italien a annoncé, le 31 août, l'ouverture de négociations exclusives avec le fonds d'investissement américain Certares, associé à Air France-KLM et Delta Air Lines, pour la reprise de la compagnie publique italienne. Une surprise pour tous les observateurs qui donnaient gagnant le duo composé par la compagnie maritime de la famille italienne Aponte et le transporteur aérien allemand. En se positionnant pour ITA Airways, MSC avait ainsi manifesté son intérêt pour le fret aérien, stratégie à l’œuvre chez Maersk et CMA CGM. 

Le groupe de transport maritime italo-suisse MSC et la compagnie aérienne allemande Lufthansa s’étaient positionnés dès le 24 janvier pour acquérir une participation majoritaire d’ITA Airways, la compagnie aérienne née en octobre 2021 sur les cendres de la défunte Alitalia Airways après des années de renflouement publics. Dans le schéma, tel que souhaité par les deux partenaires, MSC interviendrait à hauteur de 60 % et Lufthansa (au capital duquel figure Klaus-Michael Kühne, principal actionnaire de Hapag-Lloyd) à 20 %. L’État italien, aujourd’hui seul actionnaire et qui souhaite garder une participation minoritaire qu’il prévoit de céder entre 2024 et 2026, ne se retrouverait « qu’» avec les 20 % restants. 

En mai, le gouvernement italien avait annoncé avoir reçu une deuxième offre de la part du groupement composé fonds d'investissement américain Certares, associé à Air France-KLM et Delta Air Lines. Il ne restait alors plus que deux soumissionnaires en lice, le fonds IndiGo Partners (propriétaire notamment de Wizz Air et Frontier Airlines) ayant renoncé. 

La décision de l’État italien a surpris les analystes qui considéraient l’alliance entre le leader mondial des porte-conteneurs contrôlé par la grande famille italienne Aponte et l’un des plus grands transporteurs aériens européens comme naturelle. Leur chance d’emporter la course apparaissait dès lors comme une évidence. 

Considérations politiques

« À l'issue des négociations exclusives, des accords contraignants ne seront signés que si leur contenu est pleinement satisfaisant pour l'actionnaire public », souligne l’exécutif italien, qui justifie  dans un communiqué son choix en le qualifiant de « plus conforme aux objectifs fixés » [par l'État], sans dévoiler le montant de la proposition.

La plupart des médias, qu’il soit italien ou allemand, évoquent des raisons politiques à l’approche des élections législatives le 25 septembre. Giorgia Meloni, présidente du parti d'extrême droite Fratelli d'Italia, positionnée pour le poste de chef du gouvernement italien, avait promptement invité le Premier ministre sortant, Mario Draghi, à différer toute décision sur ce dossier, la relance de la compagnie aérienne nationale « sera de la responsabilité de celui qui gouvernera », avait-elle rappelé.  

Ni le montant ni les détails des offres n'ont été présentées jusqu’à présent. Mais selon les médias spécialisés dans le transport aérien, MSC et Lufthansa auraient proposé 800 à 850 M€ pour entrer au capital à hauteur de 80 % tandis que Certares portait une offre autour de 550 à 600 M€ mais dont la participation et la répartition de capital n’ont jamais été précisées jusqu’à présent.  

Le quotidien allemand Frankfurter Allgemeine Zeitung révèle que Certares pourrait reprendre environ 55 % d'ITA et que cette participation donnerait à l'État italien une plus grande influence sur la compagnie que dans le schéma de MSC/Lufthansa, qui ne lui aurait laissé qu’un seul siège au futur conseil d’administration de la compagnie. Selon le média italien Corriere della Sera, l’État serait actionnaire de 44 % et disposerait de deux sièges au conseil d’administration, d'un droit de veto sur les choix stratégiques tandis que le choix du président lui reviendrait aussi. 

Participation opérationnelle pour Air France-KLM

Dans un communiqué, Air France-KLM souligne que sa participation à l'opération restera, à ce stade, purement commerciale et opérationnelle, « sans investir à ce stade dans la structure du capital » mais sans exclure à moyen terme « de prendre une participation minoritaire ». 

Les 500 à 600 M€ pour les 56 % de parts (si cela était confirmé) seraient donc essentiellement portés par Certares, propriétaire entre autres du réseau d'agences de voyages American Express et du loueur de voitures Hertz (actionnaire minoritaire par ailleurs du tour-opérateur Voyageurs du monde en France). 

Quoi qu’il en soit, comme indiqué en mai, tant que le groupe franco-néerlandais n'aura pas remboursé 75 % de son PGE (Prêt garanti par l'État) sur lequel il lui reste à rembourser encore 15 %, il ne peut pas prendre, selon les règles de la politique européenne, plus de 10 % du capital d'une autre compagnie.  

CMA CGM devrait lui permettre sur ce point de renforcer ses fonds propres. L’armateur français de porte-conteneurs a créé l’événement le 18 mai en annonçant un partenariat de partage de capacités et de réseaux avec Air France-KLM qui s’est traduit par une entrée au capital du groupe de transport aérien dont il est devenu en juin le troisième actionnaire avec 9 % du capital.  

Partie remise pour MSC

C’est partie remise pour MSC. La compagnie maritime, qui a détrôné Maersk début janvier de son statut de leader mondial, s’est alignée plus tardivement sur la stratégie de ses deux proches concurrents, le désormais numéro deux et le numéro trois CMA CGM, comptant tous deux des actifs dans le transport aérien dans le cadre d’une approche de porte-à-porte 

Maersk a annoncé en novembre la commande de deux B777F neufs, qui seront livrés en 2024, et trois B767-300F, ceux-là loués auprès de Cargo Aircraft Management pour sa compagnie aérienne, Star Air, créée en 1987 au moment de la déréglementation du ciel et devenue récemment Maersk Air Cargo.  

CMA CGM a investi le tarmac avec la création de CMA CGM Air Cargo en février 2021 doté d’une flotte détenue en propre. Quatre A330-200F et deux B777F neufs, qui ont été réceptionnés récemment, sont actuellement en opération. Deux autres freighters de Boeing, ceux-là neufs, doivent entrer en flotte en 2024 (pour le premier livré) tandis que quatre A350F, le nouveau freighter d’Airbus, ont été commandés et entreront en service entre 2025 et 2026.  

L’accord avec Air France-KLM (vers une intégration plus poussée entre les deux compagnies aériennes ?) donne naissance à un pool de dix tout-cargos qui, avec les commandes en cours de part et d’autre, sera porté à 22 appareils.  

Adeline Descamps