Jean-Emmanuel Sauvée, PDG de la compagnie de croisière française Ponant et d'Armateurs de France. ©Houri

 

L’étonnement a saisi le petit monde maritime français ce week-end lorsqu’ont été éventés les changements de gouvernance au sein de la compagnie de croisière de luxe Ponant. Une suite logique et programmée de longue date mais l’agenda déroute. Le dirigeant lâche en réalité la barre et prendra la présidence du conseil de surveillance, une fois le passage de relais opéré.

« Ponant se bat aujourd’hui pour sa survie. Dans ce contexte inédit, Artémis a décidé de jouer pleinement son rôle d’actionnaire, en renforçant son soutien financier de manière significative au cours des prochains mois pour passer ce cap difficile et aborder sereinement la sortie de crise. »

Les propos sont lourds de sens. François Pinault, président du fonds Artémis et père de François-Henri Pinault, patron du groupe de luxe Kering (Gucci, Saint Laurent, Bottega Veneta, Balenciaga, Boucheron) a fait connaître sa décision le 2 octobre dans un courrier adressé aux salariés de Ponant. De plein accord, l’actuel président du conseil de surveillance et le cofondateur et PDG de la compagnie de croisière, Jean-Emmanuel Sauvée, ont décidé d’enclencher le passage de relais, convenu de longue date, dès 2015 à vrai dire lorsque Artémis est devenu l’actionnaire principal de Ponant aux côtés du management.

Le départ du fondateur d’une entreprise après acquisition – avec très souvent surreprésentation dans le comité exécutif de l'entreprise qui acquiert – est un classique du genre. Le départ de Jean-Emmanuel Sauvée était donc sans doute programmé de longue date. C’est le moment choisi qui saisit. L’industrie de la croisière fait partie des premières victimes de la pandémie mondiale dans le transport maritime pour des raisons que nul n’ignore désormais tant les médias ont relayé les errements de ces bateaux qu’aucun port ne voulait plus accueillir car considérés comme des nids à virus en puissance. Un effet dévastateur sur le plan de l’image qui a opéré comme une lame de fond sur un secteur encore jeune et fragile.

Ponant reprend ses droits sur la mer

Passage de témoin

Chose n’est pas coutume, c’est un 3e « homme » (sans genre), externe à l'une des deux entreprises, solution rarement expérimentée, qui devrait relayer Jean-Emmanuel Sauvée, par ailleurs président d’Armateurs de France depuis avril 2020 pour un mandat de deux ans. Et qui le restera.*

Le recrutement est en cours et l’homme d’affaires Pinault précise qu’il fait l’objet d’un pilotage conjoint avec Jean-Emmanuel Sauvée. Ce dernier se substituera à François Pinault à la tête de l’organe de gouvernance, garant de la stratégie de l’entreprise mais aussi de la transition sur le plan opérationnel.

D’ici là, Jean-Emmanuel Sauvée lâchera néanmoins la barre puisqu’un directoire élargi, composé des membres du comité exécutif et de représentants d’Artémis, sera chargé de gérer la période très rude pour la croisière tout en assurant une transition « fluide ».

Les croisières jouent la carte nationale

Belle opération pour Artémis

S’il apparaît que les mariages offrent peu d’opportunité aux fondateurs en général, Jean-Emmanuel Sauvée a de ce point de vue fait exception. Depuis son acquisition par la holding familiale de la famille Pinault auprès de la société Bridgepoint, « le joyau de la navigation maritime française » semble avoir manœuvré avec une relative liberté.

Au moment de la transaction en 2015, Artémis faisait valoir une « belle opportunité » pour renforcer son portefeuille d'investissement dans le luxe grâce à une activité porteuse d'avenir où les « occasions de croissance sont rares ». Artémis contrôle notamment le groupe Kering (anciennement Pinault-Printemps-La Redoute), la maison de vente aux enchères Christie's et les vignobles de Château-Grillet et de Château Latour. La holding présidée par François Pinault, qui faisait ainsi sa première incursion dans le tout petit monde des armateurs, était alors fière d’emporter le « morceau » alors que plusieurs groupes de luxe et de tourisme avaient des vues, soutenait-elle, sur l’une des rares compagnies s’inscrivant encore dans « la grande tradition française de la navigation maritime ». Le montant de l'acquisition n'avait pas été rendu public mais la somme de 400 M€ était régulièrement citée.

Jean-Emmanuel Sauvée, nouveau capitaine d'Armateurs de France

Développement assuré 

Créée en 1988 par Jean-Emmanuel Sauvée et une dizaine d'officiers de la Marine marchande, basée à Marseille, la compagnie du Ponant faisait valoir, au moment de l’opération avec Artemis, près de 30 000 passagers avec une flotte composée du trois-mâts Le Ponant et de quatre yachts de croisière, pour un chiffre d’affaires de 140 M€. 

En 2019, la compagnie s’est étoffée moyennant un tempo très cadencé ces deux dernières années. De trois navires en 2013, elle en aura 12 en 2021, dont six unités dans la gamme « racée » des Explorers, des yachts d’expédition de 131 m de long et de 92 cabines (toutes avec balcon ou terrasse privée), dont les deux dernières unités ont été livrées cette année. De son programme de renouvellement de flotte, il ne reste plus à livrer que le Commandant Charcot, brise-glace de croisière d’un genre très particulier de 150 m avec 135 cabines, bénéficiant d'une motorisation hybride avec la plus grande autonomie possible à ce jour sur batteries électriques et consommant exclusivement du GNL.

En décembre 2019, Ponant et Vard, filiale norvégienne de Fincantieri et chantier de prédilection de Ponant, ont signé pour deux yachts d'expédition supplémentaires de 230 passagers, dont la livraison était alors prévue en 2022. Inspirés de la gamme Explorers, les navires équipés de batteries sont destinés à être exploités dans les zones du Pacifique Sud pour la marque Paul Gauguin Cruises, compagnie acquise en août 2019 par Ponant, portant ainsi à trois le nombre de navires de la marque.

Fondamentaux solides

C’est dire que la compagnie marseillaise, engagée dans un lourd programme d’investissements, a pris la vague scélérate du Covid de pleine face. Ponant fait cependant partie des premières compagnies à reprendre la mer, dès que les restrictions ont été levées, non sans tordre sa raison d’être : des itinéraires ciselés, des escales dans des lieux d'exception, là où précisément les autres ne vont pas, selon son argumentaire marketing. Et là où ne peuvent pas aller les paquebots de la croisière de masse. Cas de force majeure, corsetée par les protocoles et pour sauver la saison, le seul croisiériste de luxe naviguant sous pavillon français avait décidé cet été de se rabattre sur les côtes françaises pour vivre un été émaillé de quelques tensions avec les riverains des côtes.

« Jean-Emmanuel et moi-même partageons le constat que les fondamentaux de la société demeurent solides et que Ponant bénéficie en interne de tous les talents nécessaires à la sortie de crise, que nous espérons prochaine. »

Pour rappel, tous les navires de Ponant sont « clean ship » (recyclage, traitement innovant des eaux usées et des déchets afin de limiter les rejets en mer, système de détection des hauts fonds par sonar, réduction d’émissions de gaz, politique d’achats durables, éclairage LED, etc.) et depuis janvier 2019, un an donc avant la mise en œuvre de la réglementation OMI sur la teneur en soufre des carburants marins, toute la flotte « carbure » au LS MGO, un carburant à 0,1 % maximum de soufre.

Ponant, trente-deux ans d’existence et bientôt douze navires, c’est aussi ce qui s’appelle un développement raisonné. François Pinault peut donc saluer, sans prendre de risques, « le travail accompli collectivement sous la direction de Jean-Emmanuel Sauvée, dont la vision d’entrepreneur et l’implication totale depuis lors ont contribué à faire de Ponant l’un des plus beaux noms de la croisière dans le monde ». 

Adeline Descamps

* Il le restera puisqu’il devient président du conseil de suveillance de Ponant