Le terminal GNL d'Ichthys en Australie ©TotalEnergy

Alors que l'Europe est aux prises avec la problématique de la substitution du gaz en provenance de Russie dans un contexte de guerre en Ukraine, les investissements autour du GNL redoublent. TotalEnergies et QatarEnergy viennent de signer un accord dans le cadre du projet North Field East, l’une des plus grandes réserves mondiales de GNL. Les géants gaziers britannique et norvégien Shell et Equinor ont, eux, contracté avec la Tanzanie, ouvrant la voie à l'exploitation des réserves de gaz du pays, estimées à 1 630 milliards de m3.

Dans un contexte d’approvisionnement serré du fait de la guerre en Ukraine et en raison de la faible substituabilité du gaz par d'autres sources d'énergie, l'une des rares options – et alternative à court terme – au gaz russe est de recourir GNL. Le marché ne s’y trompe pas : les prix spot du gaz naturel liquéfié (GNL) continuent d’augmenter à mesure que la disponibilité des navires se resserre, les tarifs d’affrètement dans le bassin atlantique étant estimés à 102 500 $/j le 9 juin, et ceux du Pacifique à 95 250 $/j, selon Spark Commodities.

Les prix du GNL européen sont passés d'une situation de contango à celle de « backwardation » pour les livraisons de juillet après que Freeport LNG ait annulé les chargements de juin en raison de l'incendie qui le met hors circuit pendant trois semaines. On parle de « backwardation » lorsque le prix du contrat à terme est inférieur au spot, ce qui pourrait conduire à utiliser les stocks comme source supplémentaire d'approvisionnement pour répondre à la demande. Les fondamentaux sont donc sous tension.

Investissements colossaux

Les investissements autour du GNL redoublent en conséquence. TotalEnergies, une des majors pétrolières les plus entreprenantes dans le GNL avec une part de marché mondiale d'environ 10 %, ce qui en fait le troisième acteur mondial derrière la compagnie publique du Qatar et l’anglo-néerlandais Shell, ambitionne de porter la part du gaz naturel dans le mix de ses ventes à 50 % d’ici 2030.

Déjà aux loges de l’exploitation des ressources gazières en Arctique avec le géant russe du gaz Novatek dans les gisements des péninsules russes de Yamal et de Gydan, le groupe français vient de rejoindre QatarEnergy dans le projet North Field East (NFE), l’une des plus grandes réserves mondiales de GNL – il représenterait environ 10 % du gaz naturel connu dans le monde –, que le Qatar partage avec l'Iran. Ses réserves s'étendent en effet sous la mer jusqu'au territoire iranien, où les efforts de la République islamique pour exploiter le champ de South Pars sont entravés par les sanctions internationales.

Retour du Qatar aux affaires 

L’accord, qui a été signé le 12 juin, est prévu pour durer jusqu’en 2054. Le groupe énergétique français deviendrait ainsi actionnaire à hauteur de 25 % d’une coentreprise avec le géant gazier et pétrolier du Qatar, qui en détiendra 75 %. La joint-venture deviendra à son tour partie prenante du NFE avec 25 % des parts d’un des trains de liquéfaction du complexe qui en comprend quatre pour une capacité nominale combinée de 32 millions de tonnes par an (Mtpa).

« C'est un investissement de 2 Md$ pour financer 25 % d'un train qui coûte entre 7 et 8 Md$ », a précisé le PDG de TotalEnergies Patrick Pouyanné, dans un entretien à l'AFP. Exxon Mobil, Shell et ConocoPhilips sont par ailleurs sur les rangs du complexe, et la part des géants pétroliers et gaziers étrangers devrait s'établir in fine à environ 25 %.

Le Qatar, deuxième exportateur mondial de gaz, doublé au cours de ces deux dernières années par les États-Unis, devenus une entité dominante sur le marché européen pour les exportations, ambitionne de faire passer sa capacité totale d’exportation de GNL de 77 à environ 110 Mt par an, d’ici 2027. Lancé à l’été 2019, le NFE, dont le coût total est estimé à 28 Md$, doit y contribuer à partir de 2026.

Compenser l’approvisionnement manquant

Alors que l'Europe est aux prises avec la problématique de la substitution du gaz en provenance de Russie par oléoduc, l'infrastructure de transport terrestre limitée a joué un rôle dans la dynamique mondiale en mai. Dans les hubs évalués par S&P Global - France, Espagne, Italie, Belgique, Royaume-Uni et Pays-Bas - un total de 8,45 Mt de GNL, soit 11,661 milliards de m3 d'équivalent gaz naturel, a été importé. Cela représente une baisse de 17,9 % d'un mois sur l'autre, mais une hausse d'un tiers sur l'année, et la huitième augmentation consécutive d'une année sur l'autre.

Les exportations russes via le gazoduc Yamal via la Pologne interdites, le transit à travers l'Ukraine entravé, l'approvisionnement directe dans le cadre d’accords contractuels compliqué par le paiement en roubles, l'Europe s'est tournée vers le marché mondial du GNL pour compenser l'approvisionnement manquant.

Dans ce contexte, le GNL qatari, qui avait jusqu’à présent pour principaux clients la Corée du Sud, le Japon et la Chine, a trouvé un nouvel intéressé avec la Grande-Bretagne tandis que la plus petite monarchie du Golfe a signé avec l’Allemagne. Les dirigeants italiens et espagnols se sont aussi bousculés dans l'émirat du Golfe ces derniers mois. En mai, le Qatar a exporté plus de GNL que les États-Unis, avec 9,658 milliards de m3, soit une hausse de 5,7 % par rapport au mois précédent. Il n'a toutefois livré que 26,6 % de ce volume à l’Europe, qui s'est longtemps opposée aux accords à long terme demandés par le Qatar, mais le conflit en Ukraine a changé la donne.

Shell et Equinor au balcon de la Tanzanie

Moins spectaculaire, la Tanzanie vient de signer un accord avec les géants gaziers britannique Shell et norvégien Shell et Equinor pour la construction d'un terminal de production et d'exportation de GNL d'une valeur de 30 Md$ dans la ville portuaire de Lindi, dans le sud du pays, dont les réserves de gaz sont estimées à 1 630 milliards de m3 sur terre et offshore. Cet accord initial ouvre la voie à de nouvelles discussions qui auront pour objectif une décision finale d'investissement (FID) en 2025 et un début d'activité espéré à l'horizon 2029-2030.

« Le positionnement géographique de la Tanzanie facilite le transport du gaz naturel vers d'autres pays, notamment asiatiques, qui recherchent de nouvelles sources d'énergie », a souligné opportunément le ministre tanzanien de l'Energie, January Makamba.

Equinor exploite, avec la compagnie américaine ExxonMobil, un bloc situé à une centaine de kilomètres au large de Lindi sur lequel 566 milliards de m3 de gaz ont été découverts, selon des données de la compagnie. Shell opère, avec les compagnies partenaires Ophir Energy et Pavilion Energy, sur deux blocs offshore dans la même zone, où ont été trouvés 453 milliards de m3 de gaz.

On recense actuellement une vingtaine de projets d’extraction de gaz en cours de développement dans le monde, d’une capacité de 180 Mt dont 58 % et 13 % logés aux États-Unis et au Mexique, loin devant le Qatar (8 %) et les Émirats arabes unis (5 %).

Adeline Descamps