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Économie de la panique

Il faut un sacré talent pour entrer ainsi dans nos vies par effraction, fermer la porte tout en laissant les clés dessus, être insistant sans être odieux et pratiquer une location en viager. Toute épidémie à une fin, répètent les scientifiques (on est en droit d’en douter), rapide ou lente (nous sommes fixés), dans une forme d’estompement progressif (pas vraiment) ou une cohabitation (en effet).

En plein régal de leur célébrité et de leurs scores d’audience, le coronavirus et ses multiples déclinaisons semblent surtout pratiquer la défense corporatiste pour ne pas avoir à déserter les affaires. Pour le meilleur et le pire de la psyché économique mondiale.

Vous reprendrez bien une petite louche d’une petite souche ? Certains ports ne repousseraient pas l’assiette. Les dix-huit grands services exploités par les trois grandes alliances maritimes ont supprimé un total de 383 escales en Europe du Nord au cours des cinq derniers mois en raison de la congestion portuaire, un des nombreux ricochets de la crise sanitaire. Mais la plupart des appels portuaires ajoutés en compensation ont profité aux ports les plus petits du range nord, Wilhelmshaven, Bremerhaven, Le Havre et Zeebrugge. Les escales supplémentaires de CMA CGM ont en outre bénéficié au terminal de Flandres à Dunkerque.

D’autres ont à peine pu toucher le plat. Dans un pays terrifié par l’interventionnisme étatique, fiché dans la catégorie des agents troubles, l’insoluble paralysie des terminaux de Los Angeles et de Long Beach a mis le président Joe Biden sur les quais, effrayé à l’idée de priver des millions de petits Américains de jouets.

Paradoxalement, cet entrisme du gouvernement dans un système mondial de transport de marchandises, principalement détenu et exploité par le secteur privé, a produit ses effets auprès des détaillants américains, stressés à l’idée de louper un moment clé dans la grande fête de la consommation. L’embolie portuaire outre-Atlantique aura eu au moins une vertu : accrocher les regards et révéler au monde le sous-investissement chronique dont souffrent, depuis des décennies, les infrastructures de la première puisance économique de la planète. Elles sortiront de cette crise en ayant décroché 17 Md$ prélevés sur un plan de relance aux magiques 1 200 Md$.

Au-delà, la congestion, qui n’épargne pas les Ferrari que sont les ports chinois, a surtout révélé au grand jour les incroyables effets d’entraînement sur l’économie de nombreux secteurs marchands et manufacturiers, jusqu’à l’aberrante fermeture d’usines pour pénurie de matières premières ou d’énergies, dans un contexte de forte demande.

Que son variant s’appelle Alpha, Beta, Gamma, Delta, Eta, Iota, Kappa ou Omicron, le coronavirus est en cela le syndrome de toutes nos faiblesses. Avec la rationalité comptable du PIB comme lunette et boussole, oubliant que toute production demande des matériaux et de l’énergie, c’est le confinement climatique qui guette.

Adeline Descamps