Hubert Ardillon, vice-président de l'Afcan ©Afcan

Dans un courrier adressé au président du conseil d’administration de l’École nationale supérieure maritime (ENSM), l’Association française des capitaines de navires fait part de ses inquiétudes quant à un certain nombre de dysfonctionnements – manque de compétences dans des disciplines essentielles, retard dans la délivrance des diplômes… –, qui seraient, selon l’Afcan, liés à la réforme de l’ENSM. Explication avec son vice-président, Hubert Ardillon, qui a navigué pendant 38 ans sur des pétroliers et gaziers et également enseigné à l’ENSM au Havre. 

Vous alertez, dans un courrier adressé au président du conseil d’administration de l’ENSM, sur des heures de cours non dispensées et des retards dans l’attribution des diplômes : quelles en sont les raisons ?

Hubert Ardillon : Pour expliquer les heures de cours non dispensées, l’école avance une raison officielle : la pandémie de Covid, qui a désorganisé les enseignements. En réalité, l’ENSM manque de professeurs, notamment en électronique et automatismes, des domaines de compétence indispensables à bord et qui le seront encore davantage demain avec l’arrivée de navires autonomes. Ces cours doivent être rattrapés en distanciel. Des postes ont été ouverts au recrutement pour combler ces manques de professeurs. Les annonces ciblent des professionnels expérimentés, de préférence d’anciens navigants. Mais comment embaucher un officier voulant se reclasser à terre en lui proposant un salaire divisé par trois ? D’autant qu’il s’agit de postes contractuels sur trois ans, et non plus de recrutements dans le corps des Professeurs de l’enseignement maritime.

Quels sont les conséquences des retards de délivrance des diplômes sur le recrutement de nouveaux officiers ?

H.A.  : Les élèves sortis de formation en décembre 2021 n’ont pas encore leur diplôme et ne l’auront au mieux qu’en juillet prochain. Ce sont six mois de perdu, alors que l’on manque d’officiers à bord de nos navires, et ce dans toutes les spécialités. Plus on monte en grade plus le manque est préjudiciable car beaucoup d’officiers arrêtent de naviguer en étant encore jeunes. Cela contraint les compagnies à recruter à l’étranger des navigants européens ayant davantage d’ancienneté.

Les dysfonctionnements que vous dénoncez sont-ils liés à la réforme de l’ENSM ?

H.A. : Oui, car cette réforme des enseignements, menées sans concertation avec les professionnels du monde maritime, a conduit à diviser la formation des officiers de marine marchande avec les trois premières années effectuées à Marseille et les deux dernières au Havre. La conséquence, c’est que les élèves n’ont plus de suivi de l’ensemble de leur cursus par les mêmes enseignants. Les élèves considèrent donc comme largement inutiles les quatrième et cinquième années car leurs enseignants du Havre, par manque de communication avec ceux de Marseille, répètent ce qui a été dit au cours des premières années. Ou encore le contredisent ce qui est pire encore.

Les changements ont aussi eu pour conséquence de délivrer un diplôme d’ingénieur, harmonisé avec les cycles des autres formations et susceptibles d’attirer des jeunes vers la profession : n’est-ce pas un point positif ?

H.A. : Il s’agit plutôt d’un point négatif de la réforme de l’ENSM, qui a visé la création d’un diplôme d’ingénieur qui ne vaut rien du tout, puisqu’il a récemment été classé en avant-dernière position du classement de 172 écoles d’ingénieurs par le journal L’Étudiant. Les cours ont été orientés en priorité vers les critères de la Commission des titres d’ingénieur, alors qu’on devrait tenir compte uniquement du référentiel STCW [Convention internationale sur les normes de formation des gens de mer, de délivrance des brevets et de veille de l’OMI, NDLR]. L’enseignement des mathématiques a été renforcé, alors qu’il est plus utile à bord de savoir faire un nœud de chaise que de résoudre une intégrale. Le titre d’ingénieur aurait dû être proposé en plus, de façon optionnelle, et laisser la priorité à la formation d’officiers de la marine marchande. Cette seule expérience a toujours permis à mes collègues ayant arrêté de naviguer de trouver facilement un nouvel emploi à terre.

Propos recueillis par Étienne Berrier